11 Novembre 1918

L'Armistice du 11 novembre 1918 d'après les souvenirs des combattants, des poilus, de la Grande Guerre. 11.11.1918 sur le front.

03 novembre 2007

Instructions / Entrée en Alsace - 161e D.I.

161e DIVISION d’INF.                                                                                Q.G., le 9 Novembre 1918
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Etat-Major
3e Bureau


                                                       ORDRE GENERAL N°106


La Division peut être appelée à pénétrer incessamment en territoire alsacien.

Bien que le Général ne pense pas devoir insister sur l’attitude qu’il conviendra d’observer, car elle est comprise par tous les hommes, il est nécessaire d’attirer l’attention sur certains points.

Nous serons accueillis à bras ouverts, à n’en pas douter. Il n’en est pas moins indispensable que la troupe donne une impression d’ordre c’est à dire de force à une population qui est habituée depuis 47 ans à la rigidité allemande devant laquelle nous produirions le plus fâcheux effet si nous nous présentions avec du relâchement.

L’homme devra donc en toutes circonstances avoir une tenue correcte et même soignée : le soldat Français doit être un beau soldat.

La troupe devra partout se présenter dans le plus grand ordre, qu’il s’agisse d’un simple détachement de corvée ou d’une unité constituée. Les paquetages devront être particulièrement soignés. Les musiques, les tambours et les clairons seront fréquemment appelés à jouer ; il faudra qu’ils se surveillent.

Les équipages devront être parfaitement tenus, le harnachement reluisant, les chevaux toilettés.

En un mot le Général fait appel à l’excellent esprit et au bon sens de tous pour que nous donnions, en pénétrant dans la plaine d’Alsace, l’impression que nous revenons, en vainqueurs, dans nos propres foyers.

                                                                  

                                                                   Le Général LEBOUC
                                                                   Commandant la 161e Division d’Infanterie
                                                                   Signé : LEBOUC

P.A. Le Chef d’Etat-Major


DESTINATAIRES :

Corps et Services   



Document amicalement transmis par Eric M. Merci à lui !

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01 novembre 2007

Paul Beauvoir - 37e R.A.C.

Le 11 novembre, avant 11 heures, tous les officiers du régiment sont rassemblés par le Colonel. En attendant l'heure historique, nous devisons joyeusement. Ravis de la fin de nos misères, nous nous contemplons avec attendrissement. Depuis la veille, nous entendons les soldats qui s'abordent par un joyeux : « Eh bien, tu la ramèneras, cette vieille peau ! ». Pour nous exprimer en d'autres termes, nous ne pensons pas différemment.

Montre en main, nous attendons 11 heures. Puis c'est une exclamation, et le champagne est versé, peu abondant. Il n'a pas été possible, en recourant à toutes les ressources, de découvrir plus de trois bouteilles. C'est peu pour trente gosiers militaires. Par contre les cigarettes sont abondantes, et bientôt la salle devient une tabagie irrespirable.

Après quelques mots sobres et d'un sentiment très exact, le Colonel passe devant nous pour choquer sa coupe. Pour chacun il a un mot aimable, jamais banal, toujours personnel. Notre Colonel est un Alsacien très fin, très homme du Monde. Il tourne un compliment d'une ironie bien dosée aux officiers tard venus, qui se sont décidés à venir au danger. . . à l'heure où il cesse.

Paul Beauvoir, "Du 75 hippo au 75 porté", Imprimerie Poirson, 1934, pp. 215-216.

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24 octobre 2007

Jean-Alexandre Cardot - 47e R.A.C.

Le lendemain 11 novembre, impossible de mettre la main sur notre lieutenant. Notre cuistot se lamentait, il avait perdu sa cantine dans le fourgon de la batterie qui avait été retardé au passage de l’Aisne. Il n’avait rien à nous mettre sous la dent. Je mangeais ce jour-là des choux et des pommes de terre cuites à l’eau, récupérées dans un jardin. Je passais mon temps à lire des vieux journaux locaux. Il y en avait partout à profusion. C’était la fameuse gazette des Ardennes imprimée par ses occupants.

Cependant, dans le village régnait une certaine agitation. Le bruit se répandait que le téléphoniste du groupe, qui s’était construit lui-même un poste récepteur à galène et une antenne, avait cru entendre dans ses écoutes le mot d’armistice. Ces bruits nous étaient confirmés par notre lieutenant qui au contact de ses anciens camarades du groupe avait été informé officiellement que depuis 11 heures les combats avaient cessé de la Mer du Nord à la frontière suisse.

La nouvelle fut confirmée aux gradés rassemblés qui en informèrent leurs hommes. Cette nouvelle arriva sans joie. Il n’y avait plus de cloche au village. Il n’y avait même pas une bonne bouteille dans la giberne de nos canonniers pour fêter la victoire.

Nous apprenions le lendemain que le régiment, avec toute la division, devait relever la veille les troupes en ligne. Il n’en était plus question puisque tout danger avait disparu et c’est ainsi que la division des As, celle qui dans cette guerre avait fait noblement son devoir était privée des honneurs et des joies de la victoire.

Il fallait saluer avec discipline l’armistice. D’autres là fêteraient à notre place. Notre joie fut celle d’hommes forgés dans la guerre par la souffrance dont les premières pensées allaient aux disparus, à ceux qui ne rejoindraient pas leur foyer. Je songeais à ces trois camarades, Maix, Sergent et Cornudet. J’occupais aujourd’hui la place de l’un d’eux. Pourquoi moi et pas lui !

Notre déception de la veille ne pouvait que s’aggraver le lendemain à la lecture des journaux qui nous apprenaient la liesse qui s’était emparée de tous les Français. Et nous pensions que si toutes les mères qui avaient un fils (ou deux comme la mienne), que si les épouses qui avaient un mari au front, poussaient un soupir de soulagement, les embusqués, les sans souffrances les sans gloire, les profiteurs de la guerre avaient fête la victoire de l’armistice jusqu’à se griser eux-mêmes de la gloire des combattants du front.

Par ailleurs nos officiers, notre commandant, notre colonel demandaient des ordres, des instructions qui n’arrivaient pas. Même l’armée française nous abandonnait. Une seule mission retenait son attention : ratisser, à l’aide des unités en position le jour de l’armistice, tout le terrain abandonné par l’ennemi en fuite et le refouler jusqu’à la frontière allemande. A ces troupes l’honneur de franchir cette frontière, et de s’installer en vainqueur dans la zone d’occupation.

La 14e D.I., la seule qui en 19l4 avait tenté de reconquérir l’Alsace-Lorraine, était abandonnée sur place à manger des choux et des carottes.

Jean-Alexandre Cardot, "Artilleur de campagne. 1918", La Pensée Universelle. Merci à Jean-Claude P.

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05 novembre 2006

Georges Gazier - 333e R.I.

Tous, nous attendions avec impatience l’aurore du 11 novembre, jour où expiraient les 72 heures de délai accordées à l’Allemagne pour accepter ou refuser l’armistice. Dès 8 heures du matin, le bruit courut que la capitulation de l’ennemi était complète : c’était les artilleurs qui propageaient cette nouvelle à sensation qui leur avait été révélée par la T.S.F. Quant à nous, obéissant aux ordres supérieurs inspirés par la crainte de la divulgation des fausses dépêches lancées par les spartakistes allemands, nous avions démonté depuis deux jours nos appareils de télégraphie et ne pouvions qu’attendre une confirmation officielle de l’armistice. Or les heures passaient et nous ne recevions rien de l’état-major de l’infanterie divisionnaire, qui pourtant ne nous ménageait pas d’ordinaire les coups de téléphone, jour et nuit, pour des affaires de bien moindre importance. Pourtant on nous disait qu’à 11 heures précises, l’armistice devait entrer en vigueur, amenant la suspension immédiate des hostilités à partir de ce moment. Ne voyant rien venir, nous nous décidâmes vers 10 heures à réclamer des ordres : un officier de l’état-major nous avoua alors que, dans la joie de la nouvelle, on avait oublié de nous prévenir, pensant d’ailleurs que nous étions suffisamment renseignés par la voix publique, même au milieu de nos bois sauvages. Adjoint au colonel, j’eus l’honneur de notifier aux trois chefs de bataillon en ligne que la guerre était finie, qu’à partir de 11 heures du matin, le canon devait se taire, qu’aucun coup de fusil ne devait plus être tiré. Inutile de dire de quelles exclamations enthousiastes ils accueillirent ma communication : cette fois ils ne maugréèrent pas contre le téléphone et ne firent pas d’objections aux ordres qu’on leur transmettait.

On devine aussi la joie de nos braves troupiers dans leurs tranchées, quand on leur apprit qu’ils n’avaient plus à redouter de recevoir un obus sur la tête, qu’ils pouvaient, sans courir risque de mort, lever les yeux par dessus les créneaux. Mais cette joie, ils ne la témoignèrent pas, comme on aurait pu le croire, par des manifestations extérieures vibrantes, par des cris ou des chants. Nos paysans de la Bresse et de la Comté n’ont rien du tempérament méridional et, ce qu’ils sentent au fond du cœur, ils ne le traduisent pas au dehors par des expansions bruyantes. Sans doute ils étaient heureux d’apprendre que la terrible tourmente qui, depuis tant d’années, s’était abattue sur le pays était définitivement passée, que la victoire tant attendue récompensait leurs peines, qu’ils allaient bientôt serrer dans leurs bras leurs frères d’outre-Vosges enfin retrouvés. Ils le disaient entre eux mais conservaient une gravité, une dignité remarquables. Il est vrai aussi que la paix était arrivée si inopinément que, tous, nous étions un peu ahuris et nous demandions si la chose était possible, si nous ne rêvions pas. En parcourant les tranchées quelques heures après, on était surpris de voir toujours nos soldats à leur poste d’écoute ou dans leurs abris, comme si la guerre continuait, attendant de leurs chefs des ordres sur les modifications à apporter au système de surveillance. Ils s’étaient permis une seule transgression aux mesures précédemment prescrites : comme il faisait très froid, ils avaient allumé de grands feux dans leurs tranchées, dont l’emplacement pouvait maintenant sans danger être révélé à l’ennemi ; ils causaient paisiblement, réunis autour des braseros, ou écrivaient sur leur genou à leur famille ou à leur payse pour les entretenir du grand évènement. Les soldats venus de l’arrière, du train de combat, les cyclistes leur racontaient bien les ovations enthousiastes dont ils avaient été l’objet dans les villages et les villes à la nouvelle de l’armistice, les baisers dont les avaient gratifiés les jolies filles de Saint-Dié : ils souriaient seulement, en songeant qu’une fois de plus les acclamations de la foule avaient été pour ceux qui les méritaient le moins.

Il n’y eut ce jour là dans notre forêt qu’une petite cérémonie extraordinaire, d’ailleurs fort  touchante. Le colonel donna l’ordre d’apporter à son poste de commandement le drapeau, laissé selon l’usage au train régimentaire à la garde de l’officier payeur. Il arriva, musique en tête, et ce salut au drapeau, aux accents de la Marseillaise dont l’ennemi entendit les échos, sous les sapins séculaires des Vosges, aux confins de l’Alsace, laissa une impression profonde à ceux qui en furent les témoins.

Si, de notre côté, du côté des vainqueurs, chacun conserva son calme et son sang-froid dans ces minutes solennelles, il n’en fut pas de même chez nos ennemis, chez les vaincus. A 11 heures précises, on les vit tout à coup sortir en hurlant de leurs tranchées, déployant le drapeau rouge et arborant des pancartes où était inscrit le mot de République : beaucoup avaient orné leur casquette d’une cocarde tricolore. Ils eussent voulu engager aussitôt la conversation avec nos soldats et furent tout surpris de voir ceux-ci repousser dédaigneusement leurs avances. Ils ne comprenaient pas pourquoi, maintenant que la guerre était finie, nous ne les accueillions pas à bras ouverts, puisque d’autre part ils étaient comme nous en République. Ils oubliaient déjà les crimes abominables qu’ils avaient commis dans nos régions dévastées, les deuils qu’ils avaient multipliés dans toutes nos familles, les ruines que partout ils avaient accumulées. Ils nous pardonnaient tout, pourquoi étions-nous moins généreux ? Rebutés par les nôtres, qui n’avaient pas si vite perdu le souvenir des torrents de sang qui formaient un obstacle infranchissable à un rapprochement immédiat entre les deux peuples, les Boches se contentèrent de célébrer entre eux l’armistice à leur façon. De tous côtés ils s’amusèrent à faire éclater leurs grenades, à faire sauter leurs dépôts de munitions, à brûler toute la soirée leurs fusées, illuminant le ciel d’un feu d’artifice incomparable. Bien plus, ils se mirent à chanter des airs joyeux et à jouer de la musique, comme si l’heure qui venait de sonner ne marquait pas l’écrasement de leur pays, l’humiliation la plus terrible qu’ait subie l’Allemagne. Il faut dire que, trompés par leurs chefs, ils ne croyaient pas à la défaite militaire de leur pays et qu’ils ignoraient les clauses de l’armistice. On leur avait dit que la cessation des hostilités était uniquement due à ce fait que la Révolution venait d’éclater dans leur pays et était d’autre part en train de se propager chez les alliés. Très sérieusement et naïvement, le 13 novembre, un officier allemand vint demander à l’un des nôtres s’il était vrai, comme le bruit en courait, que Paris était en révolution, que Clémenceau avait été assassiné, que Foch s’était suicidé, que la flotte anglaise s’était soulevée, que l’Angleterre avait proclamé la République, rien que tout cela à la fois. Il fut tout surpris d’apprendre qu’il n’y avait absolument rien de fondé dans ces nouvelles extraordinaires.

Georges Gazier, "L’Armistice du onze novembre sur le front. L’entrée en Alsace", in "Mémoires de la Société d’Emulation du Doubs", 8e série, tome 10, 1919 –1920, pp. 46-49 (Contribution d'Eric M. Merci !)

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31 octobre 2006

Jean Balleidier - 48e R.A.C.

Le 11, vers 10 heures du matin - je m'en souviendrai toute ma vie - mes éclaireurs chevauchent derrière moi et, en tête du groupe, je cause avec l'un d'eux, le maréchal des logis Dailly, de la "belle deuxième", un "type à cran" lui aussi.

Une rumeur dans la colonne, que j'entends malgré le bruit des caissons et des canons, me fait tourner la tête. J'aperçois Soubrier, couché sur l'encolure de son cheval au grand galop, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, faisant gicler la boue de tous côtés ; il hurle des mots inintelligibles, en doublant les voitures.

Il a grand'peine à s'arrêter à la hauteur du capitaine Garnier auquel il parle en faisant d'aussi grands gestes que Bandelier ! Que peut-il bien lui raconter ? Voilà le Tigre qui rit, se mouche, s'essuie les yeux ! Ma foi, je vais y aller car je risque d'attraper un torticolis en continuant à me déhancher pour regarder ce qui se passe derrière moi ! Mais déjà on me fait signe.

Sûrement, Soubrier et Garnier sont devenus subitement fous : l'un chante et rit ; l'autre pleure quand j'arrive devant eux.

" L'armistice est signé ! " Je fais répéter ces quatre mots à Soubrier ; mes tempes et mon coeur battent, et malgré moi,  je doute encore. C'est un sous-officier automobiliste qui l'a annoncé à je ne sais pas qui, en passant à Sermaize, ce je ne sais qui l'a répété à Soubrier.

Nous approchons d'un village. A notre entrée des signes d'allégresse se manifestent, des troupers au repos chantent et dansent entre eux, sur la route. Ainsi ce serait donc vrai ! La grande boucherie s'arrêterait !

La capitaine Garnier, qui est allé parlé à un colonel d'infanterie, souriant, revient au galop sur Dydyne ma parole ! (sa jument ne galope, en effet, que dans des occasions exceptionnelles) et nous confirme la bonne nouvelle :

" Armistice signé ce matin... à onze heure, cessation du feu... les boches ont tout accepté... conditions très dures... capitulation en rase campagne ! "

Mais, il ne peut en dire plus ! Au souvenir de sa femme et de sa fille qu'il est maintenant sûr de revoir, le Tigre, ce farouche capitaine aux dehors rudes et austères, pleure comme un gosse. Mais ce sont des larmes de joie qui coulent le long de ses joues hâlées par le soleil, la pluie et la bataille et qui, un moment arrêtées par ses moustaches guerrières, retombent comme des gouttes de pluie sur l'encolure de Dydyne.

Jean Balleidier, "Heures de gloire et de misère", Durassié et Cie Editeurs, 1925, pp. 279-280

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30 octobre 2006

Charles François - 356e R.I.

Charles François - 356e R.I.

11 novembre – Au matin, alerte.

Même ordre que la veille. Mais cette fois, les Allemands rebiffent : leur artillerie ne cesse d’ailleurs de tirer.

Nous nous heurtons à nouveau à l’épais réseau de barbelés : il faudrait de forts explosifs pour y créer une brèche. Nous avançons un peu, mais à grand peine.
A notre droite, deux hommes du 367e, qui tentent de percer, sont tués à coups de mitrailleuse.

9 h. 25 : nous apprenons la signature de l’armistice par un agent de liaison qui court au-dessus de la tranchée, et précise que le feu doit cesser à 11 heures. Allégresse générale.

Le Commandant Fromentin me charge d’aller en aviser les Allemands, par mesure de courtoisie. Je prends avec moi deux sous-officiers, Lhernaut et Gérier, et nous avançons en appelant et en agitant nos mouchoirs, pas très blancs.

Surprise : l’ennemi vient de lâcher sa première ligne ; nous réussissons, en y mettant pas mal de temps, et en déchirant nos uniformes, à nous faufiler à travers les ronces de fil de fer, mais, aussitôt après, faisons éclater plusieurs pièges, groupes de neuf grenades à manche reliés à un fil habilement dissimulé.
Au bout de 400 mètres, nous nous demandons s’il est bien utile de continuer à risquer la mort en un pareil moment, quand nous apercevons, à cinquante mètres, dépassant d’une tranchée une quinzaine d’Allemands, ou plus exactement une rangée de têtes surmontées du calot à bande rouge ou verte, curieuse impression d’un jeu de massacre de foire.

Approchant à quelques pas d’eux sur le terre-plein, je leur annonce la « Fried » la paix – ne sachant pas comment se traduit le mot armistice – et les avise que le feu cessera à « elf Uhr », à onze heures.

Aucune réaction en face : les Allemands paraissent inexpressifs ; puis ils se réunissent dans leur tranchée en un long conciliabule, à l’issue duquel trois d’entre eux daignent venir auprès de nous,  et nous disent : « Vous reculez d’un kilomètre, et nous aussi ».

Je leur réponds que la question ne se pose pas du tout ainsi, et qu’ils doivent se préparer à partir très vite « über Rhein », de l’autre côté du Rhin. Cela les met en fureur, et les « Nein, niemals ! »,  non, jamais ! explosent sur le ton guttural que chacun connaît.

Je mets fin à la discussion en leur disant que je ne suis pas venu pour parler de dispositions à  prendre, mais uniquement par pure politesse pour les informer du cessez-le-feu. Nous nous saluons, raides et secs, à quelques mètres : aucune poignée de mains ne fut échangée ; puis nous partons dignement, en faisant sauter de nouveaux pièges, et en jetant de temps en temps un coup d’œil en arrière pour voir si ces Allemands hargneux ne nous suivent pas pour nous jouer quelque mauvais tour.

A 10 heures 50, un dernier obus allemand est tombé sur la compagnie.

Charles François, in "Mémoires de l’Académie de Stanislas", année 1978-1979, 7e série – tome VII, pp. 273-308. (Contribution d'Eric M. Merci !)

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29 octobre 2006

J. Ruffiandis - 53e R.I.

Je n'ai pas dormi ; assoupi par instants, réveillé par les explosions, je suis allé plusieurs fois au téléphone, car la ligne a pu être établie avec le 53e hier au soir, en fin de journée.

Au point du jour, une rumeur suivie d'un concert d'exclamations joyeuses me font bondir sur les pieds ; on m'apporte triomphalement au bout de papier jaune, où je lis : "Les hostilités cesseront à 11 heures précises ; faire sonner la halte au feu !"

Je hurle : "Les agents de liaison à moi ! Copiez cette note et communiquez ça en vitesse à vos compagnies ; que tout le monde reste terré jusqu'à 11 heures, ce n'est pas le moment de se faire moucher ; qu'on envoie les clairons à mon P.C."

Quels cris dans notre cave :

- Enfin, ca y est ! on les a eus, etc. !, etc. !

Comme c'est long trois heures à passer quand on attend le signal de la résurrection. Les deux artilleries tirent, elles vident leurs caissons.

11 heures moins 10.

Je sors de la cave avec le caporal-clairon. La rue est déserte. Un chuintement qui se rapproche, menaçant, nous fait bondir d'instinct au fond de l'abri ; trois marmites s'écrasent au milieu de Dom-le-Mesnil ; l'une d'elles explose devant notre maison, les vitres tintent sur les pavés. Ouf ! on l'a échappé belle ! Ah ! les salauds !

Ce sont les derniers obus de la guerre que nos oreilles entendront ; c'est aussi notre dernière minute de peur.

11 heures.

Les clairons réunis au milieu de la rue, à côté de l'entonnoir récent, encore chaud, sonnent le "Cessez le feu" à s'époumonner, aux quatre points cardinaux ; ils vont ensuite répéter cette sonnerie aux lisières du village. Sur la rive nord, les aigres cornets des allemands répondent.

Par mon ordre, un piano est traîné au miliu de la chaussée ; je monte sur une table et pendant qu'un téléphoniste tape à tours de bras sur le Pleyel, je dirige avec mon makila une "Marseillaise" formidable chantée par mille bouches ; poilus et civils réunis fraternellement.

Puis on s'embrasse sans distinction de costume ou de grade, d'âge ou de sexe ; les civils pleurent, nous pleurerions aussi si nous osions.

Nous nous dirigeons ensuite vers l'église où l'aumônier du 415e dirige un "Te Deum".

De l'autre côté  de la Meuse, les fritz sont debout, ni joyeux, ni peinés ; on va voir de près ces ennemis qui ont arrêté hier la ruée du 415e ; c'est le régiment des Maïkafer, des Hannetons, régiment de fusiliers de la 3e division de la Garde. Ils ont 48 mitrailleuses pour le régiment. Evidemment, c'est une force terrible à laquelle on ne pouvait se heurter qu'avec des pertes élevées. Dans l'après-midi, on enterre deux morts du 415e ; on n'a pas encore pu ramener les autres, une quarantaine environ.

Toute la population de Dom-le-Mesnil, le 415e et le 2e bataillon du 53e accompagnent au champ de repos ceux qui sont morts la veille de l'armistice, la veille de la délivrance : mort deux fois cruelle !

In J. Ruffiandis, "Carnet de route d'un ancien du 53e", Imprimerie de l'Indépendant, Perpignan, 1936, pp. 291-293.

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28 octobre 2006

Albert Burner - 415e R.I.

Les bataillons ont franchi la Meuse dans la nuit du 9 au 10. Très, très durs combats le 10 et la nuit du 10 au 11.

Le canon tonne sans arrêt, les marmites allemandes tombent sur Dom-le-Mesnil. Les équipes de téléphonistes volants de la C.H.R. sont à l’abri, près du bureau de poste, dans une cave dont la voûte résonne à chaque arrivée.

De temps à autre, un coureur arrive du P.C. du colonel pour demander qu’une équipe (deux hommes) parte en réparation sur telle ou telle ligne coupée par la mitraille. A 7 heures du matin, mon camarade Quin et moi sommes désignés pour rétablir la liaison coupée avec la brigade.

Pour échapper aux tirs des mitrailleuses qui balaient la route de Flize, nous nous abritons dans les fossés. Par venu à l’intersection de la route qui conduit au Pont de Nouvion, nous rétablissons la liaison. Les tirs de mitrailleuses s’intensifiant, nous respirons.

Il est environ 8 heures quand, sortant du brouillard, venant de Flize, nous voyons un cycliste qui, à toutes pédales, échappant aux rafales qui giclent agite un papier en passant à notre hauteur et nous crie : « C’est fini, ça y est c’est fini », et continue vers Dom-le-Mesnil. Nous revenons vers Dom sous le feu des mitrailleuses.

Arrivés au P.C. du colonel, nous apprenons que la fin de la guerre est pour 11 heures et que le fil que nous venons de réparer a transmis la confirmation de la nouvelle.

Nous sommes joyeux. Mais nous songeons qu’il y a encore deux heures à attendre l’heure fatidique en tendant le dos. Ces deux heures passent lentement. Les obus allemands tombent toujours sur le village.

A 11 heures précises, sortis prudemment de notre abri, nous écoutons. Une salve de 155, partie de Sapogne, éclate en fusants très haut dans le ciel ; ce sont nos artilleurs qui, à leur manière, nous indiquent l’heure. Et aussitôt, venant du Nord, de la rive droite de la Meuse, nous arrivent très faiblement les sonneries de clairon de Cessez le feu, Garde à vous et Au Drapeau. Ça y est. C’est vraiment fini…

Nous nous embrassons ; l’abbé Guitton, aumônier divisionnaire, survient et nous embauche pour aider quelques civils à débarrasser l’église de la paille accumulée par les Allemands. Il tenait, avec l’accord du vieux curé de Dom-le-Mesnil, à célébrer un Te Deum.

Cette cérémonie eut lieu à midi. Le général Boichut, commandant la Division y assistait avec nombre d’officiers d’état-major et de troupe ainsi que de simples poilus encore porteurs de leurs armes et quelques civils.

Pendant l’office, deux cercueils contenant les restes du sous-lieutenant Dupin, de la 7e Cie, tué le 10, et du téléphoniste Charreton de la C.H.R. tombé aux premières heures du 11 furent amenés.

Après le Te Deum, l’absoute fut donnée par l’aumônier. Les deux cercueils, portés à l’épaule par des soldats dont j’étais, furent conduits au cimetière de Dom-le-Mesnil en présence des chefs qui avaient assisté à l’office et des habitants de Dom que les Allemands n’avaient pu évacuer.

Vers 14 heures, pour la première fois depuis deux jours, nous reçûmes un repas chaud car les roulantes avaient enfin pu nous joindre. En même temps arriva un ravitaillement de munitions et de signaux. Si les premières s’avéraient inutiles, les fusées servirent à un feu d’artifice de jour dont le souvenir n’est pas près de s’effacer de ma mémoire.

A 16 heures, désignés avec mon collègue Jaupitre pour une réparation vers la passerelle, nous pûmes voir, alignés près de la maison du gardien du barrage, les corps d’une vingtaine de nos camarades tués les 10 et 11 au matin et qui avaient été rassemblés en ce lieu aussitôt que le Cessez le feu l’avait permis.
Et le soir vint. De retour dans notre cave nous nous endormîmes, le sommeil troublé par le rappel des dernières heures que nous venions de vivre et par le silence auquel nous n’étions plus habitués.

Albert Burner, ex-téléphoniste au 415e R.I.., C.H.R., in "Almanach du Combattant", G. Durassié et Cie, 1968, pp. 51-53 (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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27 octobre 2006

J. Janot - 415e R.I.

Au tout petit matin du 10 novembre 1918, les hommes de la 13e section de la 9e compagnie du 415e R.I. qui avaient franchi la Meuse entre 2 heures et 3 heures, étaient alignés le long de la berge, heureusement cachés à l’ennemi par la nuit et le brouillard, le ventre dans l’herbe mouillée et boueuse, les pieds au ras de l’eau.

Le sergent d’Hoker, à qui était passé le commandement de la section par suite de la chute du sous-lieutenant Leconte lors du franchissement, vint à moi pour nous dire que nous étions désignés comme avant-garde et nous donner les instructions ; puis il me confia sur le ton du bonheur qu’il était père d’un troisième enfant, qu’il en avait reçu la nouvelle la veille (ou l’avant-veille)… Je m’étonnai qu’il ne fût pas parti en permission exceptionnelle. « Je la prendrai après, dans quelques jours, me répondit-il ; ce n’est pas le moment de quitter les camarades ; le coup sera peut-être dur et il sera peut-être le dernier avant la victoire. »

Ce combat pour lequel il restait avec nous devait être en effet le dernier de la guerre ; mais le brave sergent ne connaîtrait pas, sur terre, son nouvel enfant ; il ne reverrait pas les deux autres ni sa femme.

A 10 h. 30, il était tué d’une balle.

Quelques minutes auparavant, au retour d’une exploration pour laquelle il m’avait emmené, il nous avait dit : « Nous sommes encerclés, mais on ne se rend pas, n’est-ce pas, les gars ? »

Du moins il a vécu ses derniers moments dans le pressentiment de la victoire toute proche. Nous avions capturé le poste allemand qui occupait « la Carcanerie », presque au débouché de la passerelle et il nous avait amenés jusqu’à un des bois qui escaladent la colline 249, colline sur les pentes de laquelle le caporal Delaluque, du même bataillon, devait le lendemain à 11 heures, parmi les morts et les survivants, sonner le Cessez le Feu ; et aucun de ses hommes n’avait été fait prisonnier.

Caporal J. Janot, du 415e R.I., 9e Cie, aumônier militaire 39-40, curé-doyen de Vaucouleurs, in "Almanach du Combattant", Durassié et Cie, 1968, p. 46. (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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26 octobre 2006

André Bonneval - 415e R.I.

Lundi 11 novembre, 7 heures du matin… Le capitaine Lebreton, commandant le 3e bataillon du 415e R.M.I.A. « s’extrait » de la niche creusée dans la paroi de l’immense trou d’obus qui, depuis la veille 10 heures du matin, lui sert de poste de commandement. Après avoir soulevé sa toile de tente, raide comme une tôle par la condensation et le gel (-6°), il se lève ainsi que ses voisins : le lieutenant Motton, son adjoint, puis son commandant de compagnie de mitrailleuses et d’engins, le lieutenant Bonneval, et l’adjudant de bataillon Chambaz.

Tous, tels des chiens mouillés, s’ébrouent et remettent de l’ordre dans leur tenue.

Un brouillard intense règne sur les rives de la Meuse. Le jour peine à percer, la nuit a été insupportable ; bombardement de l’ennemi très violent sur la tête de pont établie la veille sur la rive droite par le régiment. Impossible de fermer l’œil et pourtant au passif, sept nuits blanches vécues sous la pluie et dans les fossés des routes. On casse la croûte, les conversations s’ébauchent, puis elles s’animent. On parle de la nuit du samedi 9 au dimanche 10 où l’on pensait prendre un repos bien gagné à Feuchères, à Sapogne, avec la pensée secrète que la paix serait signée à brève échéance.

Et puis la Meuse (de la voix même du général Boichut, commandant la Division) était un obstacle infranchissable avec le peu de moyens mis à notre disposition. On parle du réveil inopiné, puis de la descente en silence sur la rive gauche, les acrobaties sous les tirs de mitrailleuses, de l’écluse sautée, de l’ossature de la passerelle métallique de 80 mètres de long sur laquelle ont été jetés en hâte des madriers récupérés dans le fleuve, madriers étroits, branlants et verglacés.

Mais en un monôme interminable, dans le brouillard, grâce au bruit du barrage, le régiment a exécuté l’ordre impératif du maréchal Foch : établir coûte que coûte, à n’importe quel prix et sans délai une tête de pont sur la rive droite de la Meuse.

On saura plus tard que cet ordre était donné pour forcer les plénipotentiaires allemands à signer les conditions de l’armistice.

On discute toujours au P.C. : on parle de la marche dans le brouillard le dimanche 10 et, dès que celui-ci était tombé de la rencontre nez à nez avec la garde prussienne : le régiment de Grenadiers, le 4e de la Garde à pied, le régiment de Fusiliers de la Garde (les Maikafer) et un régiment d’instruction (Lehr Régiment), trois bataillons du 357e Fusiliers et trois bataillons du 116e régiment d’Infanterie. Des attaques, contre-attaques soutenues par une artillerie puissante qui ont pilonné le terrain entre les lignes avancées de l’ennemi et la Meuse. Bien que visée, la passerelle, peut-être à cause de son étroitesse, a tenu bon. On reparle de la contre-attaque de 13 heures où l’on a cédé un peu de terrain mais non sans infliger à l’ennemi des pertes très sévères. De la dernière contre-attaque allemande de 16 heures sur Nouvion qui a échoué grâce à nos tirs de mitrailleuses. Et de la nuit épouvantable que l’on vient de vivre ! On dénombre déjà 37 tués et plus de100 blessés.

Vers 8 heures, le timbre du téléphone vibre. Le caporal téléphoniste Guillermin reçoit un message du P.C. du colonel : « Remettre de l’ordre dans vos unités. Vous tenir prêt à reprendre la marche en avant. Recevrez instructions ». Le message lu à haute voix provoque quelques plaisanteries parmi les agents de liaison. « Hein, toi qui disais samedi que la paix allait être signée dimanche matin ? Tu l’as, ta paix ? Puis t’as entendu ce qu’a dit X : « Il y a des troupes en kaki au patelin qu’on a traversé dans la nuit de samedi à dimanche, c’est sûrement Mangin qui va nous relever. »

A 10 h. 10, dans un brouillard qui se lève péniblement, un coureur tenant à la main droite un papier plié déboule dans le P.C. Essoufflé, il jette ces mots : « Ça y est… Signé… Fini… 11 heures ! » et il remet au capitaine Lebreton, impassible, le papier. Ce dernier le déplie et le lit lentement. Il le relit et jette sur l’assistance un regard circulaire, puis il lit à haute voix : 9 h. 45, Maréchal Foch télégraphie : « 1° Les hostilités seront arrêtées sur tout le front à partir du 11 novembre, 11 heures (heure française) ; 2° Les troupes alliées ne dépasseront pas la ligne atteinte jusqu’à nouvel ordre au jour et heure. Signé Foch. » Puis, note du colonel : « A 11 heures, les commandants de compagnie feront exécuter les sonneries suivantes : 1° Garde à vous ; 2° Cessez le feu ; 3° Au Drapeau. Après l’exécution de ces sonneries, les hommes agiteront leurs fusils avec leurs mouchoirs. On chantera la Marseillaise. »

Tout le monde est interloqué, on a peine à comprendre mais on se ressaisit vite. L’adjudant de bataillon Chambaz dicte les ordres aux agents de liaison, auxquels il ajoute les paroles du premier couplet et du refrain de la Marseillaise.

Les agents de liaison partent vers leurs compagnies respectives en ajoutant : « Ce n’est pas le moment de se faire tuer… »
Très bien. Mais il faut maintenant trouver un clairon. Le temps presse ; Gazareth, l’agent de liaison de la C.M. 3, se rappelle que dans un trou d’obus voisin où s’était installée une partie de la liaison, il a vu Delaluque, clairon à la 11e Compagnie, subsistant à la C.M. 3. Pourvu qu’il soit là avec son clairon, car les gars de la clique n’avaient pas l’habitude de monter en ligne avec leurs instruments. Or, par hasard, Delaluque avait son biniou. Gazareth et Delaluque gagnent le trou d’obus du capitaine Lebreton en rampant car le jour s’est levé et les mitrailleuses allemandes tirent sur toutes les cibles qui se déplacent. Le capitaine Lebreton annonce à Delaluque que dans quelques instants (un coureur du P.C. du colonel a apporté l’heure officielle pour le réglage des montres, confirmée par téléphone) il va avoir à sonner le Cessez le feu. Stupéfaction de Delaluque qui avoue ne pas se rappeler cette sonnerie (la dernière fois il l’avait exécutée en 1911 au champ de tir). Le capitaine Lebreton, accroupi, en battant la mesure, lui siffle les notes. Compris ! Delaluque est ému. On le voit cherchant dans sa musette, dans ses poches de capote. Qu’est-ce qui se passe ? Il cherche son embouchure qu’il découvre dans une des poches de sa vareuse. Elle est pleine de tabac. Il la nettoie. Le capitaine Lebreton s’impatiente car l’heure fatidique approche. Delaluque assure son embouchure et discrètement vers le sol il essaie son instrument. Une rafale d’obus de gros calibre passe au-dessus des têtes et s’abat sur Dom-le-Mesnil. Pour vaincre son émotion, car les balles sifflent encore, le lieutenant Bonneval offre un quart de pinard à Delaluque qui s’aplatit sur la paroi nord du trou d’obus.

10 h. 58… 59… 11 heures.

Le capitaine Lebreton laisse passer quelques secondes et fait signe au clairon. Celui-ci, le buste hors du trou, lance alors par coquetterie le refrain du régiment : Ils z’en ont plein les c…

Puis, se redressant, petit à petit le Garde-à-vous : « A droite la musette, à gauche le bidon, nous sommes de la Classe et demain nous partons ». Un temps, le Cessez le feu : « T’as tiré comme un cochon (un temps), t’auras pas de permission ».

Se redressant, puis tout droit : Au Drapeau !

Il répétera les sonneries vers l’est, puis à nouveau face au nord, puis à l’ouest. Les trompettes allemandes répondent par leur classique Ta ta ta ta – ta ta ta ta.

C’est fini, nous sortons tous des trous d’obus et chantons la Marseillaise. Nous nous regardons, nous essayons de comprendre et l’adjudant de bataillon Chambaz lance ce mot : « C’est la fin de notre jeunesse ».

Le capitaine Lebreton, accompagné du lieutenant Bonneval, fait le tour des lignes. Ils rencontrent un major allemand en grande tenue, absolument impeccable, et lui demandent de ramener les corps des soldats français tués sur la voie ferrée. Le major allemand qui parle un français excellent dit que c’est un devoir pour lui de rendre les derniers honneurs à des soldats qui ont fait le sacrifice de leur vie la veille de la fin de la guerre, et qui se sont bien battus (sic).
On saura, quelques heures plus tard, que ces combats qui fournirent la matière des trois derniers communiqués de la guerre ont coûté :

- 415e R.M.I.A. : 58 tués, 92 blessés, dont 3 disparus récupérés le 11 novembre après-midi.
- 142e R.I. : 15 tués, 60 blessés.
- 19e R.I. (22e D.I.) : 12 tués, 28 blessés.
- Génie : 1 tué, 10 blessés.

Au total : 86 tués, 190 blessés dont les 3 disparus récupérés.

Enfin que Delaluque, le véritable Clairon de l’Armistice, n’a pas eu de citation à l’occasion de la sonnerie du « Cessez le feu » en plein combat…

Lieutenant André Bonneval, 3e Cie de mitrailleurs, 415e R.I., in "Almanach du Combattant", Durassié et Cie, 1968. (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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