Tous, nous attendions avec impatience l’aurore du 11 novembre, jour où expiraient les 72 heures de délai accordées à l’Allemagne pour accepter ou refuser l’armistice. Dès 8 heures du matin, le bruit courut que la capitulation de l’ennemi était complète : c’était les artilleurs qui propageaient cette nouvelle à sensation qui leur avait été révélée par la T.S.F. Quant à nous, obéissant aux ordres supérieurs inspirés par la crainte de la divulgation des fausses dépêches lancées par les spartakistes allemands, nous avions démonté depuis deux jours nos appareils de télégraphie et ne pouvions qu’attendre une confirmation officielle de l’armistice. Or les heures passaient et nous ne recevions rien de l’état-major de l’infanterie divisionnaire, qui pourtant ne nous ménageait pas d’ordinaire les coups de téléphone, jour et nuit, pour des affaires de bien moindre importance. Pourtant on nous disait qu’à 11 heures précises, l’armistice devait entrer en vigueur, amenant la suspension immédiate des hostilités à partir de ce moment. Ne voyant rien venir, nous nous décidâmes vers 10 heures à réclamer des ordres : un officier de l’état-major nous avoua alors que, dans la joie de la nouvelle, on avait oublié de nous prévenir, pensant d’ailleurs que nous étions suffisamment renseignés par la voix publique, même au milieu de nos bois sauvages. Adjoint au colonel, j’eus l’honneur de notifier aux trois chefs de bataillon en ligne que la guerre était finie, qu’à partir de 11 heures du matin, le canon devait se taire, qu’aucun coup de fusil ne devait plus être tiré. Inutile de dire de quelles exclamations enthousiastes ils accueillirent ma communication : cette fois ils ne maugréèrent pas contre le téléphone et ne firent pas d’objections aux ordres qu’on leur transmettait.

On devine aussi la joie de nos braves troupiers dans leurs tranchées, quand on leur apprit qu’ils n’avaient plus à redouter de recevoir un obus sur la tête, qu’ils pouvaient, sans courir risque de mort, lever les yeux par dessus les créneaux. Mais cette joie, ils ne la témoignèrent pas, comme on aurait pu le croire, par des manifestations extérieures vibrantes, par des cris ou des chants. Nos paysans de la Bresse et de la Comté n’ont rien du tempérament méridional et, ce qu’ils sentent au fond du cœur, ils ne le traduisent pas au dehors par des expansions bruyantes. Sans doute ils étaient heureux d’apprendre que la terrible tourmente qui, depuis tant d’années, s’était abattue sur le pays était définitivement passée, que la victoire tant attendue récompensait leurs peines, qu’ils allaient bientôt serrer dans leurs bras leurs frères d’outre-Vosges enfin retrouvés. Ils le disaient entre eux mais conservaient une gravité, une dignité remarquables. Il est vrai aussi que la paix était arrivée si inopinément que, tous, nous étions un peu ahuris et nous demandions si la chose était possible, si nous ne rêvions pas. En parcourant les tranchées quelques heures après, on était surpris de voir toujours nos soldats à leur poste d’écoute ou dans leurs abris, comme si la guerre continuait, attendant de leurs chefs des ordres sur les modifications à apporter au système de surveillance. Ils s’étaient permis une seule transgression aux mesures précédemment prescrites : comme il faisait très froid, ils avaient allumé de grands feux dans leurs tranchées, dont l’emplacement pouvait maintenant sans danger être révélé à l’ennemi ; ils causaient paisiblement, réunis autour des braseros, ou écrivaient sur leur genou à leur famille ou à leur payse pour les entretenir du grand évènement. Les soldats venus de l’arrière, du train de combat, les cyclistes leur racontaient bien les ovations enthousiastes dont ils avaient été l’objet dans les villages et les villes à la nouvelle de l’armistice, les baisers dont les avaient gratifiés les jolies filles de Saint-Dié : ils souriaient seulement, en songeant qu’une fois de plus les acclamations de la foule avaient été pour ceux qui les méritaient le moins.

Il n’y eut ce jour là dans notre forêt qu’une petite cérémonie extraordinaire, d’ailleurs fort  touchante. Le colonel donna l’ordre d’apporter à son poste de commandement le drapeau, laissé selon l’usage au train régimentaire à la garde de l’officier payeur. Il arriva, musique en tête, et ce salut au drapeau, aux accents de la Marseillaise dont l’ennemi entendit les échos, sous les sapins séculaires des Vosges, aux confins de l’Alsace, laissa une impression profonde à ceux qui en furent les témoins.

Si, de notre côté, du côté des vainqueurs, chacun conserva son calme et son sang-froid dans ces minutes solennelles, il n’en fut pas de même chez nos ennemis, chez les vaincus. A 11 heures précises, on les vit tout à coup sortir en hurlant de leurs tranchées, déployant le drapeau rouge et arborant des pancartes où était inscrit le mot de République : beaucoup avaient orné leur casquette d’une cocarde tricolore. Ils eussent voulu engager aussitôt la conversation avec nos soldats et furent tout surpris de voir ceux-ci repousser dédaigneusement leurs avances. Ils ne comprenaient pas pourquoi, maintenant que la guerre était finie, nous ne les accueillions pas à bras ouverts, puisque d’autre part ils étaient comme nous en République. Ils oubliaient déjà les crimes abominables qu’ils avaient commis dans nos régions dévastées, les deuils qu’ils avaient multipliés dans toutes nos familles, les ruines que partout ils avaient accumulées. Ils nous pardonnaient tout, pourquoi étions-nous moins généreux ? Rebutés par les nôtres, qui n’avaient pas si vite perdu le souvenir des torrents de sang qui formaient un obstacle infranchissable à un rapprochement immédiat entre les deux peuples, les Boches se contentèrent de célébrer entre eux l’armistice à leur façon. De tous côtés ils s’amusèrent à faire éclater leurs grenades, à faire sauter leurs dépôts de munitions, à brûler toute la soirée leurs fusées, illuminant le ciel d’un feu d’artifice incomparable. Bien plus, ils se mirent à chanter des airs joyeux et à jouer de la musique, comme si l’heure qui venait de sonner ne marquait pas l’écrasement de leur pays, l’humiliation la plus terrible qu’ait subie l’Allemagne. Il faut dire que, trompés par leurs chefs, ils ne croyaient pas à la défaite militaire de leur pays et qu’ils ignoraient les clauses de l’armistice. On leur avait dit que la cessation des hostilités était uniquement due à ce fait que la Révolution venait d’éclater dans leur pays et était d’autre part en train de se propager chez les alliés. Très sérieusement et naïvement, le 13 novembre, un officier allemand vint demander à l’un des nôtres s’il était vrai, comme le bruit en courait, que Paris était en révolution, que Clémenceau avait été assassiné, que Foch s’était suicidé, que la flotte anglaise s’était soulevée, que l’Angleterre avait proclamé la République, rien que tout cela à la fois. Il fut tout surpris d’apprendre qu’il n’y avait absolument rien de fondé dans ces nouvelles extraordinaires.

Georges Gazier, "L’Armistice du onze novembre sur le front. L’entrée en Alsace", in "Mémoires de la Société d’Emulation du Doubs", 8e série, tome 10, 1919 –1920, pp. 46-49 (Contribution d'Eric M. Merci !)