Le lendemain 11 novembre, impossible de mettre la main sur notre lieutenant. Notre cuistot se lamentait, il avait perdu sa cantine dans le fourgon de la batterie qui avait été retardé au passage de l’Aisne. Il n’avait rien à nous mettre sous la dent. Je mangeais ce jour-là des choux et des pommes de terre cuites à l’eau, récupérées dans un jardin. Je passais mon temps à lire des vieux journaux locaux. Il y en avait partout à profusion. C’était la fameuse gazette des Ardennes imprimée par ses occupants.

Cependant, dans le village régnait une certaine agitation. Le bruit se répandait que le téléphoniste du groupe, qui s’était construit lui-même un poste récepteur à galène et une antenne, avait cru entendre dans ses écoutes le mot d’armistice. Ces bruits nous étaient confirmés par notre lieutenant qui au contact de ses anciens camarades du groupe avait été informé officiellement que depuis 11 heures les combats avaient cessé de la Mer du Nord à la frontière suisse.

La nouvelle fut confirmée aux gradés rassemblés qui en informèrent leurs hommes. Cette nouvelle arriva sans joie. Il n’y avait plus de cloche au village. Il n’y avait même pas une bonne bouteille dans la giberne de nos canonniers pour fêter la victoire.

Nous apprenions le lendemain que le régiment, avec toute la division, devait relever la veille les troupes en ligne. Il n’en était plus question puisque tout danger avait disparu et c’est ainsi que la division des As, celle qui dans cette guerre avait fait noblement son devoir était privée des honneurs et des joies de la victoire.

Il fallait saluer avec discipline l’armistice. D’autres là fêteraient à notre place. Notre joie fut celle d’hommes forgés dans la guerre par la souffrance dont les premières pensées allaient aux disparus, à ceux qui ne rejoindraient pas leur foyer. Je songeais à ces trois camarades, Maix, Sergent et Cornudet. J’occupais aujourd’hui la place de l’un d’eux. Pourquoi moi et pas lui !

Notre déception de la veille ne pouvait que s’aggraver le lendemain à la lecture des journaux qui nous apprenaient la liesse qui s’était emparée de tous les Français. Et nous pensions que si toutes les mères qui avaient un fils (ou deux comme la mienne), que si les épouses qui avaient un mari au front, poussaient un soupir de soulagement, les embusqués, les sans souffrances les sans gloire, les profiteurs de la guerre avaient fête la victoire de l’armistice jusqu’à se griser eux-mêmes de la gloire des combattants du front.

Par ailleurs nos officiers, notre commandant, notre colonel demandaient des ordres, des instructions qui n’arrivaient pas. Même l’armée française nous abandonnait. Une seule mission retenait son attention : ratisser, à l’aide des unités en position le jour de l’armistice, tout le terrain abandonné par l’ennemi en fuite et le refouler jusqu’à la frontière allemande. A ces troupes l’honneur de franchir cette frontière, et de s’installer en vainqueur dans la zone d’occupation.

La 14e D.I., la seule qui en 19l4 avait tenté de reconquérir l’Alsace-Lorraine, était abandonnée sur place à manger des choux et des carottes.

Jean-Alexandre Cardot, "Artilleur de campagne. 1918", La Pensée Universelle. Merci à Jean-Claude P.