Le 11 novembre, avant 11 heures, tous les officiers du régiment sont rassemblés par le Colonel. En attendant l'heure historique, nous devisons joyeusement. Ravis de la fin de nos misères, nous nous contemplons avec attendrissement. Depuis la veille, nous entendons les soldats qui s'abordent par un joyeux : « Eh bien, tu la ramèneras, cette vieille peau ! ». Pour nous exprimer en d'autres termes, nous ne pensons pas différemment.

Montre en main, nous attendons 11 heures. Puis c'est une exclamation, et le champagne est versé, peu abondant. Il n'a pas été possible, en recourant à toutes les ressources, de découvrir plus de trois bouteilles. C'est peu pour trente gosiers militaires. Par contre les cigarettes sont abondantes, et bientôt la salle devient une tabagie irrespirable.

Après quelques mots sobres et d'un sentiment très exact, le Colonel passe devant nous pour choquer sa coupe. Pour chacun il a un mot aimable, jamais banal, toujours personnel. Notre Colonel est un Alsacien très fin, très homme du Monde. Il tourne un compliment d'une ironie bien dosée aux officiers tard venus, qui se sont décidés à venir au danger. . . à l'heure où il cesse.

Paul Beauvoir, "Du 75 hippo au 75 porté", Imprimerie Poirson, 1934, pp. 215-216.