Tony de Vibraye, officier au 1er Régiment de Cuirassiers, se trouve à Paris, lors d'une période de convalescence, le 11 Novembre 1918.

Je me trouve être à Paris le matin de l'Armistice. A onze heures, toutes les cloches se mettent à sonner ; le spectacle de la ville, à ce moment, est inoubliable.

Un enthousiasme indescriptible s'empare spontanément de la foule sur les Grands Boulevards et la place de l'Opéra où, par chance, je passe à cet instant unique : tout le monde se met à chanter ou à hurler, d'un seul élan, la Marseillaise.

L'écho de milliers de voix s'est, en une seconde, substitué au vacarme habituel de ce quartier. Le chant s'amplifie d'ailleurs d'instant en instant ; le traffic s'arrête, la rue est à la foule et celle-ci, toute à sa grande liesse, à cette minute, vraiment sincère et unanime. Sans fin, les couplets de l'hymne national sont repris par un groupe puis par un autre. C'est poignant : les larmes montent aux yeux de combien d'entre nous !...

Je vois une femme vieille et ridée qui cherche à fuir dans une rue latérale. Son visage est bouleversé : de ses pauvres mains, cripées sur son tablier, elle ne parvient pas à étouffer ses sanglots. Je la suis des yeux : à bout de forces, sans doute, elle s'arrête dans un coin de porte et s'écroule... Contraste affreux !...

Les éditions spéciales des journaux sont colportées dans Paris par des bonshommes déjà égosillés ; l'un d'eux ne peut plus dire, pour annoncer son journal, que "Ca y est ! Ca y est !"...

Pour ne pas être en reste, les chauffeurs des autos américaines stationnées devant le Crillon réquisitionné pour leur Etat-major, ont inventé un moyen de faire une musique invraisemblable avec l'échappement de leur moteur, et ils ne s'en privent pas.

Comte Tony de Vibraye, "Carnet de route d'un cavalier", Paris, 1939, pp. 311-312.