Louis Barthas vécut cette journée du 11 novembre 1918 au dépôt du 248e R.I. (Guingamp).

Il était midi quand la nouvelle nous parvint à la caserne de Vitré. Il ne resta pas un seul soldat dans les chambres. Ce fut une dégringolade endiablée par les longs couloirs et la ruée vers le poste de police où l’on venait de placarder un télégramme annonçant en deux lignes laconiques la délivrance de millions d’hommes, la fin de leurs tortures, leur retour prochain à la vie civilisée.

Que de fois, on avait songé à ce jour béni que tant n’auront pas vu, que de fois on avait scruté, fouillé le mystérieux avenir, cette étoile de salut, ce phare toujours invisible dans la nuit noire.

Et voilà que ce jour à jamais immortel était arrivé !

Ce bonheur, cette joie nous écrasaient, ils ne pouvaient contenir dans notre cœur et nous restions là à nous regarder, muets et stupides.

Mais nous fûmes rappelés à la réalité par les cris de « Rassemblement ! » et les coups de sifflets des adjudants de jour pour aller à l’exercice comme de coutume.

Quoi, à l’exercice ! Un jour si solennel dont la date sera inoubliable dans les siècles futurs, c’était une brimade. En maugréant on prit le chemin du terrain de manœuvre, et le lendemain aussi.

Louis Barthas, "Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918", Editions La Découverte, 1992, pp. 549-550 (Contribution de Jérôme C. Merci !)