Non, ce n’était pas un bobard. Bébert, Delaunay, dit « Volpatte » parce que cycliste de notre formation, et cycliste rapide et débrouillard, nous arrive à 8 heures, alors que nous buvions le jus, et nous dit : « Ca y est, les gâs ! L’Armistice va être signé ce matin ! Je le tiens des téléphonistes, qui l’ont appris chez le colonel ! ». Nous n’osions pas y croire, tout en le souhaitant ardemment. Et nous attendions nerveusement, faisant des pronostics en tirant sur la bouffarde, quand, à 11 heures, la sonnerie d’un clairon, celle du rassemblement, nous précipite dehors. Nous voyons le colonel, à cheval et l’air radieux, qui nous fait crier par un officier : « L’armistice est signé. La guerre a pris fin aujourd’hui à 11 heures. Vive la France ! »

Cré nom d’un chien ! Une vague de joie nous monte au coeur, d’un seul coup. Je ne sais pas si j’ai eu des larmes aux yeux. J’ai dû crier : « Vive la France ! », comme les autres. Le bonheur nous a suffoqués un moment. Les grandes peines sont muettes ; les grandes joies aussi. Puis, la stupeur passée, la parole nous est revenue et, avec elle, la réflexion commune aux Français : « Faut arroser ça ! ». Oui, mais avec quoi ? Pas de pinard dans ce pauvre patelin, juste une bouteille de mauvais champagnisé que Bébert nous dégota chez un mercanti et que ce salaud nous fit payer quinze francs (1918). On se l’est partagée à seize, pas de quoi se gargariser le gosier !

C’est comme ça que, le 11 novembre 1918, mon bataillon a fêté la victoire dans un petit bourg de Meurthe et Moselle.

In Monseigneur Ernest Brec, "Ma guerre à moi", Editions Hérault, 1985, pp. 119-120. (Contribution de Jérôme C. Merci !)