11 Novembre 1918

L'Armistice du 11 novembre 1918 d'après les souvenirs des combattants, des poilus, de la Grande Guerre. 11.11.1918 sur le front.

03 novembre 2006

Lucien Laby - Médecin aux armées

Anciennement médecin au 6e bataillon du 294e R.I. En poste, en novembre 1918, comme sous-aide-major à l’Hôpital de Belfort.

Dimanche 10 novembre - Je suis de garde à l’hôpital. A 21 h. 30, j’entends crier dans les couloirs que « l’armistice est signé ! ».  Nous courons, Richard et moi, comme des fous, au téléphone. La nouvelle vient d’arriver, officieuse encore, de la direction du SS. - « L’Armistice est signé avec des conditions écrasantes pour les Boches. C’est la « Victoire ! ». Enfin !! Nous bondissons, avec Richard, jusqu’à la popote et nous hurlons, de la rue, tant nous sommes essoufflés : « Ohé ! La popote !! L’armistice, elle est signée !!! (sic) » . Ils ouvrent leurs fenêtres (la popote est au premier étage) et pour toute réponse nous vident les carafes sur la tête en disant que c’est une mauvaise plaisanterie. Nous sortons en bande et poussons des hurlements dans les rues. Toutes les fenêtres s’ouvrent !  Bombe toute la nuit. On réveille le père Robillard, médecin de l’endroit. On veut sonner les cloches, mais l’église est bien fermée et le curé fait la sourde oreille. On va à l’épicerie faire une nouba épouvantable. On réveille « Vallerot-Rady » (surnom de Vallery-Radot) à seaux d’eau. On frête une auto avec Ferrier, Meugé, Lorneau, etc. et on va à Morvillars réveiller Gouverneur et Auvigne. Je me couche à 5 heures du matin, complètement noir. Mais avant, nous allons, bras dessus bras dessous, hurler une aubade dans la chambre de Fer-(di)-nand Dubourdieu et sous les fenêtres de Richard.

Lundi 11 novembre - A 7 heures du matin, les cloches d’Héricourt sonnent à la volée. Fête toute la journée. L’après-midi, on fait du bateau. Le soir, illumination. Gueuleton. Hallopeau commence ses « conférences d’anatomie. »

Lucien Laby, "Carnets de l’aspirant Laby. Médecin dans les tranchées", Editions Bayard, 2001, pp. 309-310 (contribution de Jean-Yves R. et Jérôme C. Merci !)

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02 novembre 2006

Raymond Billiard - 4e B.T.C.A.

Pleine-Selve, 2 novembre 1918.

Cette lettre est la dernière que je t'écris : dans quelques jours à peine, je serai auprès de toi ; c'est la dernière que je t'écris du front, peut-être : dans quelques jours ce sera l'armistice. Ce sera la fin de la guerre, la fin de la séparation ; ce sera la grande permission, celle qui ne finira pas !

Et dans ce Jour des Morts, qu'un beau soleil illumine, je songe à tous les pauvres camarades tombés dans les combats, à tous ces enfants qui ne connaîtront jamais, eux, suprême récompense de leur sacrifice, les rayons divins de cet autre soleil, celui de la victoire de notre France. Je songe à tous ceux qui les pleurent. Tant il est vrai qu'en ce monde, il ne saurait y avoir de bonheurs sans tristesses. C'est cette vérité éternelle que, ce matin, devant notre général, devant les officiers, devant les chasseurs, l'abbé qui disait la messe pour nos morts, nous a rappelée en quelques paroles très simples mais venues du coeur.

Capitaine Raymond Billiard, "Lettres de guerre d'un chasseur alpin", Imprimerie du "Réveil du Beaujolais", 1922, p. 313

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01 novembre 2006

A Valenciennes...

Je vous invite à visiter cette page consacrée à la libération de Valenciennes, quelques jours avant l'Armistice :

Libération de Valenciennes

Contribution d'Alain D. Merci !

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31 octobre 2006

Jean Balleidier - 48e R.A.C.

Le 11, vers 10 heures du matin - je m'en souviendrai toute ma vie - mes éclaireurs chevauchent derrière moi et, en tête du groupe, je cause avec l'un d'eux, le maréchal des logis Dailly, de la "belle deuxième", un "type à cran" lui aussi.

Une rumeur dans la colonne, que j'entends malgré le bruit des caissons et des canons, me fait tourner la tête. J'aperçois Soubrier, couché sur l'encolure de son cheval au grand galop, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, faisant gicler la boue de tous côtés ; il hurle des mots inintelligibles, en doublant les voitures.

Il a grand'peine à s'arrêter à la hauteur du capitaine Garnier auquel il parle en faisant d'aussi grands gestes que Bandelier ! Que peut-il bien lui raconter ? Voilà le Tigre qui rit, se mouche, s'essuie les yeux ! Ma foi, je vais y aller car je risque d'attraper un torticolis en continuant à me déhancher pour regarder ce qui se passe derrière moi ! Mais déjà on me fait signe.

Sûrement, Soubrier et Garnier sont devenus subitement fous : l'un chante et rit ; l'autre pleure quand j'arrive devant eux.

" L'armistice est signé ! " Je fais répéter ces quatre mots à Soubrier ; mes tempes et mon coeur battent, et malgré moi,  je doute encore. C'est un sous-officier automobiliste qui l'a annoncé à je ne sais pas qui, en passant à Sermaize, ce je ne sais qui l'a répété à Soubrier.

Nous approchons d'un village. A notre entrée des signes d'allégresse se manifestent, des troupers au repos chantent et dansent entre eux, sur la route. Ainsi ce serait donc vrai ! La grande boucherie s'arrêterait !

La capitaine Garnier, qui est allé parlé à un colonel d'infanterie, souriant, revient au galop sur Dydyne ma parole ! (sa jument ne galope, en effet, que dans des occasions exceptionnelles) et nous confirme la bonne nouvelle :

" Armistice signé ce matin... à onze heure, cessation du feu... les boches ont tout accepté... conditions très dures... capitulation en rase campagne ! "

Mais, il ne peut en dire plus ! Au souvenir de sa femme et de sa fille qu'il est maintenant sûr de revoir, le Tigre, ce farouche capitaine aux dehors rudes et austères, pleure comme un gosse. Mais ce sont des larmes de joie qui coulent le long de ses joues hâlées par le soleil, la pluie et la bataille et qui, un moment arrêtées par ses moustaches guerrières, retombent comme des gouttes de pluie sur l'encolure de Dydyne.

Jean Balleidier, "Heures de gloire et de misère", Durassié et Cie Editeurs, 1925, pp. 279-280

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30 octobre 2006

Charles François - 356e R.I.

Charles François - 356e R.I.

11 novembre – Au matin, alerte.

Même ordre que la veille. Mais cette fois, les Allemands rebiffent : leur artillerie ne cesse d’ailleurs de tirer.

Nous nous heurtons à nouveau à l’épais réseau de barbelés : il faudrait de forts explosifs pour y créer une brèche. Nous avançons un peu, mais à grand peine.
A notre droite, deux hommes du 367e, qui tentent de percer, sont tués à coups de mitrailleuse.

9 h. 25 : nous apprenons la signature de l’armistice par un agent de liaison qui court au-dessus de la tranchée, et précise que le feu doit cesser à 11 heures. Allégresse générale.

Le Commandant Fromentin me charge d’aller en aviser les Allemands, par mesure de courtoisie. Je prends avec moi deux sous-officiers, Lhernaut et Gérier, et nous avançons en appelant et en agitant nos mouchoirs, pas très blancs.

Surprise : l’ennemi vient de lâcher sa première ligne ; nous réussissons, en y mettant pas mal de temps, et en déchirant nos uniformes, à nous faufiler à travers les ronces de fil de fer, mais, aussitôt après, faisons éclater plusieurs pièges, groupes de neuf grenades à manche reliés à un fil habilement dissimulé.
Au bout de 400 mètres, nous nous demandons s’il est bien utile de continuer à risquer la mort en un pareil moment, quand nous apercevons, à cinquante mètres, dépassant d’une tranchée une quinzaine d’Allemands, ou plus exactement une rangée de têtes surmontées du calot à bande rouge ou verte, curieuse impression d’un jeu de massacre de foire.

Approchant à quelques pas d’eux sur le terre-plein, je leur annonce la « Fried » la paix – ne sachant pas comment se traduit le mot armistice – et les avise que le feu cessera à « elf Uhr », à onze heures.

Aucune réaction en face : les Allemands paraissent inexpressifs ; puis ils se réunissent dans leur tranchée en un long conciliabule, à l’issue duquel trois d’entre eux daignent venir auprès de nous,  et nous disent : « Vous reculez d’un kilomètre, et nous aussi ».

Je leur réponds que la question ne se pose pas du tout ainsi, et qu’ils doivent se préparer à partir très vite « über Rhein », de l’autre côté du Rhin. Cela les met en fureur, et les « Nein, niemals ! »,  non, jamais ! explosent sur le ton guttural que chacun connaît.

Je mets fin à la discussion en leur disant que je ne suis pas venu pour parler de dispositions à  prendre, mais uniquement par pure politesse pour les informer du cessez-le-feu. Nous nous saluons, raides et secs, à quelques mètres : aucune poignée de mains ne fut échangée ; puis nous partons dignement, en faisant sauter de nouveaux pièges, et en jetant de temps en temps un coup d’œil en arrière pour voir si ces Allemands hargneux ne nous suivent pas pour nous jouer quelque mauvais tour.

A 10 heures 50, un dernier obus allemand est tombé sur la compagnie.

Charles François, in "Mémoires de l’Académie de Stanislas", année 1978-1979, 7e série – tome VII, pp. 273-308. (Contribution d'Eric M. Merci !)

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29 octobre 2006

J. Ruffiandis - 53e R.I.

Je n'ai pas dormi ; assoupi par instants, réveillé par les explosions, je suis allé plusieurs fois au téléphone, car la ligne a pu être établie avec le 53e hier au soir, en fin de journée.

Au point du jour, une rumeur suivie d'un concert d'exclamations joyeuses me font bondir sur les pieds ; on m'apporte triomphalement au bout de papier jaune, où je lis : "Les hostilités cesseront à 11 heures précises ; faire sonner la halte au feu !"

Je hurle : "Les agents de liaison à moi ! Copiez cette note et communiquez ça en vitesse à vos compagnies ; que tout le monde reste terré jusqu'à 11 heures, ce n'est pas le moment de se faire moucher ; qu'on envoie les clairons à mon P.C."

Quels cris dans notre cave :

- Enfin, ca y est ! on les a eus, etc. !, etc. !

Comme c'est long trois heures à passer quand on attend le signal de la résurrection. Les deux artilleries tirent, elles vident leurs caissons.

11 heures moins 10.

Je sors de la cave avec le caporal-clairon. La rue est déserte. Un chuintement qui se rapproche, menaçant, nous fait bondir d'instinct au fond de l'abri ; trois marmites s'écrasent au milieu de Dom-le-Mesnil ; l'une d'elles explose devant notre maison, les vitres tintent sur les pavés. Ouf ! on l'a échappé belle ! Ah ! les salauds !

Ce sont les derniers obus de la guerre que nos oreilles entendront ; c'est aussi notre dernière minute de peur.

11 heures.

Les clairons réunis au milieu de la rue, à côté de l'entonnoir récent, encore chaud, sonnent le "Cessez le feu" à s'époumonner, aux quatre points cardinaux ; ils vont ensuite répéter cette sonnerie aux lisières du village. Sur la rive nord, les aigres cornets des allemands répondent.

Par mon ordre, un piano est traîné au miliu de la chaussée ; je monte sur une table et pendant qu'un téléphoniste tape à tours de bras sur le Pleyel, je dirige avec mon makila une "Marseillaise" formidable chantée par mille bouches ; poilus et civils réunis fraternellement.

Puis on s'embrasse sans distinction de costume ou de grade, d'âge ou de sexe ; les civils pleurent, nous pleurerions aussi si nous osions.

Nous nous dirigeons ensuite vers l'église où l'aumônier du 415e dirige un "Te Deum".

De l'autre côté  de la Meuse, les fritz sont debout, ni joyeux, ni peinés ; on va voir de près ces ennemis qui ont arrêté hier la ruée du 415e ; c'est le régiment des Maïkafer, des Hannetons, régiment de fusiliers de la 3e division de la Garde. Ils ont 48 mitrailleuses pour le régiment. Evidemment, c'est une force terrible à laquelle on ne pouvait se heurter qu'avec des pertes élevées. Dans l'après-midi, on enterre deux morts du 415e ; on n'a pas encore pu ramener les autres, une quarantaine environ.

Toute la population de Dom-le-Mesnil, le 415e et le 2e bataillon du 53e accompagnent au champ de repos ceux qui sont morts la veille de l'armistice, la veille de la délivrance : mort deux fois cruelle !

In J. Ruffiandis, "Carnet de route d'un ancien du 53e", Imprimerie de l'Indépendant, Perpignan, 1936, pp. 291-293.

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28 octobre 2006

Albert Burner - 415e R.I.

Les bataillons ont franchi la Meuse dans la nuit du 9 au 10. Très, très durs combats le 10 et la nuit du 10 au 11.

Le canon tonne sans arrêt, les marmites allemandes tombent sur Dom-le-Mesnil. Les équipes de téléphonistes volants de la C.H.R. sont à l’abri, près du bureau de poste, dans une cave dont la voûte résonne à chaque arrivée.

De temps à autre, un coureur arrive du P.C. du colonel pour demander qu’une équipe (deux hommes) parte en réparation sur telle ou telle ligne coupée par la mitraille. A 7 heures du matin, mon camarade Quin et moi sommes désignés pour rétablir la liaison coupée avec la brigade.

Pour échapper aux tirs des mitrailleuses qui balaient la route de Flize, nous nous abritons dans les fossés. Par venu à l’intersection de la route qui conduit au Pont de Nouvion, nous rétablissons la liaison. Les tirs de mitrailleuses s’intensifiant, nous respirons.

Il est environ 8 heures quand, sortant du brouillard, venant de Flize, nous voyons un cycliste qui, à toutes pédales, échappant aux rafales qui giclent agite un papier en passant à notre hauteur et nous crie : « C’est fini, ça y est c’est fini », et continue vers Dom-le-Mesnil. Nous revenons vers Dom sous le feu des mitrailleuses.

Arrivés au P.C. du colonel, nous apprenons que la fin de la guerre est pour 11 heures et que le fil que nous venons de réparer a transmis la confirmation de la nouvelle.

Nous sommes joyeux. Mais nous songeons qu’il y a encore deux heures à attendre l’heure fatidique en tendant le dos. Ces deux heures passent lentement. Les obus allemands tombent toujours sur le village.

A 11 heures précises, sortis prudemment de notre abri, nous écoutons. Une salve de 155, partie de Sapogne, éclate en fusants très haut dans le ciel ; ce sont nos artilleurs qui, à leur manière, nous indiquent l’heure. Et aussitôt, venant du Nord, de la rive droite de la Meuse, nous arrivent très faiblement les sonneries de clairon de Cessez le feu, Garde à vous et Au Drapeau. Ça y est. C’est vraiment fini…

Nous nous embrassons ; l’abbé Guitton, aumônier divisionnaire, survient et nous embauche pour aider quelques civils à débarrasser l’église de la paille accumulée par les Allemands. Il tenait, avec l’accord du vieux curé de Dom-le-Mesnil, à célébrer un Te Deum.

Cette cérémonie eut lieu à midi. Le général Boichut, commandant la Division y assistait avec nombre d’officiers d’état-major et de troupe ainsi que de simples poilus encore porteurs de leurs armes et quelques civils.

Pendant l’office, deux cercueils contenant les restes du sous-lieutenant Dupin, de la 7e Cie, tué le 10, et du téléphoniste Charreton de la C.H.R. tombé aux premières heures du 11 furent amenés.

Après le Te Deum, l’absoute fut donnée par l’aumônier. Les deux cercueils, portés à l’épaule par des soldats dont j’étais, furent conduits au cimetière de Dom-le-Mesnil en présence des chefs qui avaient assisté à l’office et des habitants de Dom que les Allemands n’avaient pu évacuer.

Vers 14 heures, pour la première fois depuis deux jours, nous reçûmes un repas chaud car les roulantes avaient enfin pu nous joindre. En même temps arriva un ravitaillement de munitions et de signaux. Si les premières s’avéraient inutiles, les fusées servirent à un feu d’artifice de jour dont le souvenir n’est pas près de s’effacer de ma mémoire.

A 16 heures, désignés avec mon collègue Jaupitre pour une réparation vers la passerelle, nous pûmes voir, alignés près de la maison du gardien du barrage, les corps d’une vingtaine de nos camarades tués les 10 et 11 au matin et qui avaient été rassemblés en ce lieu aussitôt que le Cessez le feu l’avait permis.
Et le soir vint. De retour dans notre cave nous nous endormîmes, le sommeil troublé par le rappel des dernières heures que nous venions de vivre et par le silence auquel nous n’étions plus habitués.

Albert Burner, ex-téléphoniste au 415e R.I.., C.H.R., in "Almanach du Combattant", G. Durassié et Cie, 1968, pp. 51-53 (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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27 octobre 2006

J. Janot - 415e R.I.

Au tout petit matin du 10 novembre 1918, les hommes de la 13e section de la 9e compagnie du 415e R.I. qui avaient franchi la Meuse entre 2 heures et 3 heures, étaient alignés le long de la berge, heureusement cachés à l’ennemi par la nuit et le brouillard, le ventre dans l’herbe mouillée et boueuse, les pieds au ras de l’eau.

Le sergent d’Hoker, à qui était passé le commandement de la section par suite de la chute du sous-lieutenant Leconte lors du franchissement, vint à moi pour nous dire que nous étions désignés comme avant-garde et nous donner les instructions ; puis il me confia sur le ton du bonheur qu’il était père d’un troisième enfant, qu’il en avait reçu la nouvelle la veille (ou l’avant-veille)… Je m’étonnai qu’il ne fût pas parti en permission exceptionnelle. « Je la prendrai après, dans quelques jours, me répondit-il ; ce n’est pas le moment de quitter les camarades ; le coup sera peut-être dur et il sera peut-être le dernier avant la victoire. »

Ce combat pour lequel il restait avec nous devait être en effet le dernier de la guerre ; mais le brave sergent ne connaîtrait pas, sur terre, son nouvel enfant ; il ne reverrait pas les deux autres ni sa femme.

A 10 h. 30, il était tué d’une balle.

Quelques minutes auparavant, au retour d’une exploration pour laquelle il m’avait emmené, il nous avait dit : « Nous sommes encerclés, mais on ne se rend pas, n’est-ce pas, les gars ? »

Du moins il a vécu ses derniers moments dans le pressentiment de la victoire toute proche. Nous avions capturé le poste allemand qui occupait « la Carcanerie », presque au débouché de la passerelle et il nous avait amenés jusqu’à un des bois qui escaladent la colline 249, colline sur les pentes de laquelle le caporal Delaluque, du même bataillon, devait le lendemain à 11 heures, parmi les morts et les survivants, sonner le Cessez le Feu ; et aucun de ses hommes n’avait été fait prisonnier.

Caporal J. Janot, du 415e R.I., 9e Cie, aumônier militaire 39-40, curé-doyen de Vaucouleurs, in "Almanach du Combattant", Durassié et Cie, 1968, p. 46. (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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26 octobre 2006

André Bonneval - 415e R.I.

Lundi 11 novembre, 7 heures du matin… Le capitaine Lebreton, commandant le 3e bataillon du 415e R.M.I.A. « s’extrait » de la niche creusée dans la paroi de l’immense trou d’obus qui, depuis la veille 10 heures du matin, lui sert de poste de commandement. Après avoir soulevé sa toile de tente, raide comme une tôle par la condensation et le gel (-6°), il se lève ainsi que ses voisins : le lieutenant Motton, son adjoint, puis son commandant de compagnie de mitrailleuses et d’engins, le lieutenant Bonneval, et l’adjudant de bataillon Chambaz.

Tous, tels des chiens mouillés, s’ébrouent et remettent de l’ordre dans leur tenue.

Un brouillard intense règne sur les rives de la Meuse. Le jour peine à percer, la nuit a été insupportable ; bombardement de l’ennemi très violent sur la tête de pont établie la veille sur la rive droite par le régiment. Impossible de fermer l’œil et pourtant au passif, sept nuits blanches vécues sous la pluie et dans les fossés des routes. On casse la croûte, les conversations s’ébauchent, puis elles s’animent. On parle de la nuit du samedi 9 au dimanche 10 où l’on pensait prendre un repos bien gagné à Feuchères, à Sapogne, avec la pensée secrète que la paix serait signée à brève échéance.

Et puis la Meuse (de la voix même du général Boichut, commandant la Division) était un obstacle infranchissable avec le peu de moyens mis à notre disposition. On parle du réveil inopiné, puis de la descente en silence sur la rive gauche, les acrobaties sous les tirs de mitrailleuses, de l’écluse sautée, de l’ossature de la passerelle métallique de 80 mètres de long sur laquelle ont été jetés en hâte des madriers récupérés dans le fleuve, madriers étroits, branlants et verglacés.

Mais en un monôme interminable, dans le brouillard, grâce au bruit du barrage, le régiment a exécuté l’ordre impératif du maréchal Foch : établir coûte que coûte, à n’importe quel prix et sans délai une tête de pont sur la rive droite de la Meuse.

On saura plus tard que cet ordre était donné pour forcer les plénipotentiaires allemands à signer les conditions de l’armistice.

On discute toujours au P.C. : on parle de la marche dans le brouillard le dimanche 10 et, dès que celui-ci était tombé de la rencontre nez à nez avec la garde prussienne : le régiment de Grenadiers, le 4e de la Garde à pied, le régiment de Fusiliers de la Garde (les Maikafer) et un régiment d’instruction (Lehr Régiment), trois bataillons du 357e Fusiliers et trois bataillons du 116e régiment d’Infanterie. Des attaques, contre-attaques soutenues par une artillerie puissante qui ont pilonné le terrain entre les lignes avancées de l’ennemi et la Meuse. Bien que visée, la passerelle, peut-être à cause de son étroitesse, a tenu bon. On reparle de la contre-attaque de 13 heures où l’on a cédé un peu de terrain mais non sans infliger à l’ennemi des pertes très sévères. De la dernière contre-attaque allemande de 16 heures sur Nouvion qui a échoué grâce à nos tirs de mitrailleuses. Et de la nuit épouvantable que l’on vient de vivre ! On dénombre déjà 37 tués et plus de100 blessés.

Vers 8 heures, le timbre du téléphone vibre. Le caporal téléphoniste Guillermin reçoit un message du P.C. du colonel : « Remettre de l’ordre dans vos unités. Vous tenir prêt à reprendre la marche en avant. Recevrez instructions ». Le message lu à haute voix provoque quelques plaisanteries parmi les agents de liaison. « Hein, toi qui disais samedi que la paix allait être signée dimanche matin ? Tu l’as, ta paix ? Puis t’as entendu ce qu’a dit X : « Il y a des troupes en kaki au patelin qu’on a traversé dans la nuit de samedi à dimanche, c’est sûrement Mangin qui va nous relever. »

A 10 h. 10, dans un brouillard qui se lève péniblement, un coureur tenant à la main droite un papier plié déboule dans le P.C. Essoufflé, il jette ces mots : « Ça y est… Signé… Fini… 11 heures ! » et il remet au capitaine Lebreton, impassible, le papier. Ce dernier le déplie et le lit lentement. Il le relit et jette sur l’assistance un regard circulaire, puis il lit à haute voix : 9 h. 45, Maréchal Foch télégraphie : « 1° Les hostilités seront arrêtées sur tout le front à partir du 11 novembre, 11 heures (heure française) ; 2° Les troupes alliées ne dépasseront pas la ligne atteinte jusqu’à nouvel ordre au jour et heure. Signé Foch. » Puis, note du colonel : « A 11 heures, les commandants de compagnie feront exécuter les sonneries suivantes : 1° Garde à vous ; 2° Cessez le feu ; 3° Au Drapeau. Après l’exécution de ces sonneries, les hommes agiteront leurs fusils avec leurs mouchoirs. On chantera la Marseillaise. »

Tout le monde est interloqué, on a peine à comprendre mais on se ressaisit vite. L’adjudant de bataillon Chambaz dicte les ordres aux agents de liaison, auxquels il ajoute les paroles du premier couplet et du refrain de la Marseillaise.

Les agents de liaison partent vers leurs compagnies respectives en ajoutant : « Ce n’est pas le moment de se faire tuer… »
Très bien. Mais il faut maintenant trouver un clairon. Le temps presse ; Gazareth, l’agent de liaison de la C.M. 3, se rappelle que dans un trou d’obus voisin où s’était installée une partie de la liaison, il a vu Delaluque, clairon à la 11e Compagnie, subsistant à la C.M. 3. Pourvu qu’il soit là avec son clairon, car les gars de la clique n’avaient pas l’habitude de monter en ligne avec leurs instruments. Or, par hasard, Delaluque avait son biniou. Gazareth et Delaluque gagnent le trou d’obus du capitaine Lebreton en rampant car le jour s’est levé et les mitrailleuses allemandes tirent sur toutes les cibles qui se déplacent. Le capitaine Lebreton annonce à Delaluque que dans quelques instants (un coureur du P.C. du colonel a apporté l’heure officielle pour le réglage des montres, confirmée par téléphone) il va avoir à sonner le Cessez le feu. Stupéfaction de Delaluque qui avoue ne pas se rappeler cette sonnerie (la dernière fois il l’avait exécutée en 1911 au champ de tir). Le capitaine Lebreton, accroupi, en battant la mesure, lui siffle les notes. Compris ! Delaluque est ému. On le voit cherchant dans sa musette, dans ses poches de capote. Qu’est-ce qui se passe ? Il cherche son embouchure qu’il découvre dans une des poches de sa vareuse. Elle est pleine de tabac. Il la nettoie. Le capitaine Lebreton s’impatiente car l’heure fatidique approche. Delaluque assure son embouchure et discrètement vers le sol il essaie son instrument. Une rafale d’obus de gros calibre passe au-dessus des têtes et s’abat sur Dom-le-Mesnil. Pour vaincre son émotion, car les balles sifflent encore, le lieutenant Bonneval offre un quart de pinard à Delaluque qui s’aplatit sur la paroi nord du trou d’obus.

10 h. 58… 59… 11 heures.

Le capitaine Lebreton laisse passer quelques secondes et fait signe au clairon. Celui-ci, le buste hors du trou, lance alors par coquetterie le refrain du régiment : Ils z’en ont plein les c…

Puis, se redressant, petit à petit le Garde-à-vous : « A droite la musette, à gauche le bidon, nous sommes de la Classe et demain nous partons ». Un temps, le Cessez le feu : « T’as tiré comme un cochon (un temps), t’auras pas de permission ».

Se redressant, puis tout droit : Au Drapeau !

Il répétera les sonneries vers l’est, puis à nouveau face au nord, puis à l’ouest. Les trompettes allemandes répondent par leur classique Ta ta ta ta – ta ta ta ta.

C’est fini, nous sortons tous des trous d’obus et chantons la Marseillaise. Nous nous regardons, nous essayons de comprendre et l’adjudant de bataillon Chambaz lance ce mot : « C’est la fin de notre jeunesse ».

Le capitaine Lebreton, accompagné du lieutenant Bonneval, fait le tour des lignes. Ils rencontrent un major allemand en grande tenue, absolument impeccable, et lui demandent de ramener les corps des soldats français tués sur la voie ferrée. Le major allemand qui parle un français excellent dit que c’est un devoir pour lui de rendre les derniers honneurs à des soldats qui ont fait le sacrifice de leur vie la veille de la fin de la guerre, et qui se sont bien battus (sic).
On saura, quelques heures plus tard, que ces combats qui fournirent la matière des trois derniers communiqués de la guerre ont coûté :

- 415e R.M.I.A. : 58 tués, 92 blessés, dont 3 disparus récupérés le 11 novembre après-midi.
- 142e R.I. : 15 tués, 60 blessés.
- 19e R.I. (22e D.I.) : 12 tués, 28 blessés.
- Génie : 1 tué, 10 blessés.

Au total : 86 tués, 190 blessés dont les 3 disparus récupérés.

Enfin que Delaluque, le véritable Clairon de l’Armistice, n’a pas eu de citation à l’occasion de la sonnerie du « Cessez le feu » en plein combat…

Lieutenant André Bonneval, 3e Cie de mitrailleurs, 415e R.I., in "Almanach du Combattant", Durassié et Cie, 1968. (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)

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25 octobre 2006

Jean Marot - ex-334e R.I.

Les poilus de la 15e vont-ils se révolter et refuser d'aller , 12 heures avant l'armistice, se faire tuer dans les barbelés ? Non, ils obéissent ; mais ils y vont doucement, et rentrent, sans casse, juste à l'heure où se signe l'armistice.

Aussitôt, les fritz sortent de leurs tranchées, et viennent échanger des paquets de tabac et des cigares contre des boules  et des boîtes de singe. Des officiers en observation au Molkenrain aperçoivent ces mouvements et fulminent des ordres sévères contre les fraternisations. Cela n'empêche rien. L'ordre de ne pas quitter les lignes n'empêche pas non plus  la moitié des poilus d'aller à Willer "en bombe" chercher du pinard pour fêter la fin de la guerre.

A 16 heures, le commandant Moréteaux fait jouer la musique du régiment sur le Molkenrain. La nuit, feu d'artifice gigantesque ; dans la plaine, de Guebwiller à Mulhouse, les boches brûlent leur stock de fusées éclairantes et à signaux.

Les jours suivants, on visite les positions ennemies, supérieurement organisées et aménagées. On comprend comment elles ont résisté à tous nos assauts.

J. Marot, "Belhumeur", Imprimerie du Progrès de Saone-et-Loire, 1930, p. 204.

Posté par stephan à 11:11 - 01 - SUR LE FRONT... - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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