11 novembre 1918,

Dominant le brouhaha de la baraque, une voix s'élève, joyeuse :

- Silence, les gars !

Quelques hommes continuant à parler, la plupart des autres protestent ; le silence s'établit enfin.

- Voici, les gars : l'armistice est signé !

Un frémissement muet parcourt l'assistance, pas un cri n'est poussé, chacun se sent écrasé. La voix reprend :

- L'armistice est signé. Les Boches ont accepté les conditions du président Wilson !

Le silence religieux pèse plus lourd.

- Je vais vous lire ces conditions.

Le sergent lit d'une voix que l'on sent vibrante d'émotion.

- Les Boches sont foutus, et nous allons être rapatriés, ajoute-t-il après avoir lu. Demain, il y aura une distribution de vivres supplémentaires.

Nous restons accablés. Je regarde autour de moi à travers le brouillard de mes larmes. Je ne vois que des yeux brillants et embués, et des bouches crispées. Personne ne dit mot. Soudain, une voix enthousiaste déchire le silence :

- Bravo !

Une salve d'applaudissements crépite. Quelques Boches décomposés, qui observaient, postés dans le cadre des portes, se retirent, la tête basse.

Le sergent affiche les conditions de l'Armistice qu'il a copiées sur une feuille de papier. Chacun s'approche tour à tour pour bien se rendre compte que ce n'est pas un rêve.

Oui, oui... C'est vrai... C'est fini...

Il n'y a pas d'éclats de voix, pas d'exubérance, une émotion intense nous abat. Notre joie est trop grande pour s'extérioriser... Est-ce possible ? ...Est-ce possible ? !

Quel enthousiasme doit se manifester en France, dans ce jour unique dans l'Histoire ! Que les coeurs doivent battre vite ! N'oublie-t-on pas en ces heures toutes les peines, toutes les souffrances, tous les revers ? Mais les mamans, les épouses fidèles qui ont perdu ce qui était leur raison de vivre, qu'éprouvent-elles en voyant l'âpre joie de tous, contrastant avec leur immense peine ? Soyez sans crainte, mamans et femmes, les Vivants pensent aux vôtres, à leurs camarades qui n'y sont plus. Ils entretiendront le culte de leur souvenir. Ils jetteront dans l'esprit des générations futures le germe d'une piété sublime qui les habituera à ne pouvoir penser aux disparus sans frémir d'émotion.

Mais, nous, nous, malheureux exilés, nous sommes en dehors de ces joies si pures. Par crainte de représailles, nous ne pouvons hurler notre contentement ; notre bonheur est teinté de mélancolie, parce que nous sommes loin de ceux qui nous aiment. Nous devons trouver notre réconfort en nous-mêmes, nous communiquer notre joie sans exubérance, et attendre, sans trop d'impatience, le jour béni où nous serons rapatriés.

La France ! La France ! Revoir notre France !

Jamais on ne ressent aussi intensément l'amour de sa Patrie que lorsqu'on est loin d'elle en ses jours de bonheur.

Charles Laquièze, "Volontaire", Nouvelle Librairie de France, 1932, pp. 305-307