Le 4 novembre 1918, Pierre Arnoult quitte le front pour partir en permission...

Le 11 novembre, je suis chez moi, dans la maison de mes parents, vide et endeuillée. Depuis mon arrivée, je sais que le grand événement est proche, et que l'armistice n'est plus qu'une question de jours, peut-être d'heures. Tout mon être se tend vers cette décision suprême. Ah ! serait-il possible de sortir enfin du cauchemar ? Mais oui, c'est sûr dès maintenant, et cependant, c'est incroyable !

Depuis quatre ans passés, je vis au jour le jour, et mon horizon n'est bordé, de toutes parts, que par la mort. Comment perdre l'habitude d'une telle existence ? Elle est tellement mienne aujourd'hui, que mon imagination, qui travaille cependant prodigieusement, ne peut arriver à en concevoir aucune autre.

Je suis marqué, comme tous mes camarades du front, d'une empreinte ineffaçable. La guerre, la hideuse guerre, nous y sommes entrés en tremblant, nous en avons subi toutes les terreurs, découvert toutes les atrocités, compris toutes les inutilités. Mais nous l'avons dominée, la guerre, malgré nos faiblesses, nos hésitations, nos scrupules et nos écoeurements. Nous avons été plus forts qu'elle ; et si elle s'est imposée à nous, nous l'avons acceptée et nous l'avons comprise. Ah ! comme il nous a coûté de la servir ainsi, la guerre ! Comme il a fallu que notre coeur se ferme, que notre bouche se taise et que notre volonté se raîdisse ! Tout cela, les hommes que nous sommes l'ont fait. C'était notre lot ici-bas. Ceux qui sont tombés ne pensaient guère, sans doute, qu'ils pouvaient en réchapper. Comment, aujourd'hui, nous qui sommes encore vivants, pouvons-nous concevoir que la guerre va finir ?

Soudain, un coup de cloche me fait brutalement tressaillir. Il déclenche une volée, qui s'égrène hâtivement, joyeusement, sur tous les toits de ma petite ville. Je l'écoute, de tous mes sens. Alors, c'est vrai, c'est vrai ? C'est l'armistice ? Les pensées, les espoirs, me bourdonnent plein la tête. Et puis, lorsque s'éteint le divin carillon, je reviens à moi, et me vois brusquement, face à face avec ma solitude. Le coup est trop dur. Je murmure : « Ma guerre ! Ma guerre ! » et je laisse éclater le sanglot qui m'oppresse.

Pierre Arnoult, "Guerre d'artilleur. Liaisons de 75", Les Livres des Deux Guerres, 1939, pp. 164-165