29 octobre 2007
Tony de Vibraye - 1er Cuirassiers
Tony de Vibraye, officier au 1er Régiment de Cuirassiers, se trouve à Paris, lors d'une période de convalescence, le 11 Novembre 1918.
Je me trouve être à Paris le matin de l'Armistice. A onze heures, toutes les cloches se mettent à sonner ; le spectacle de la ville, à ce moment, est inoubliable.
Un enthousiasme indescriptible s'empare spontanément de la foule sur les Grands Boulevards et la place de l'Opéra où, par chance, je passe à cet instant unique : tout le monde se met à chanter ou à hurler, d'un seul élan, la Marseillaise.
L'écho de milliers de voix s'est, en une seconde, substitué au vacarme habituel de ce quartier. Le chant s'amplifie d'ailleurs d'instant en instant ; le traffic s'arrête, la rue est à la foule et celle-ci, toute à sa grande liesse, à cette minute, vraiment sincère et unanime. Sans fin, les couplets de l'hymne national sont repris par un groupe puis par un autre. C'est poignant : les larmes montent aux yeux de combien d'entre nous !...
Je vois une femme vieille et ridée qui cherche à fuir dans une rue latérale. Son visage est bouleversé : de ses pauvres mains, cripées sur son tablier, elle ne parvient pas à étouffer ses sanglots. Je la suis des yeux : à bout de forces, sans doute, elle s'arrête dans un coin de porte et s'écroule... Contraste affreux !...
Les éditions spéciales des journaux sont colportées dans Paris par des bonshommes déjà égosillés ; l'un d'eux ne peut plus dire, pour annoncer son journal, que "Ca y est ! Ca y est !"...
Pour ne pas être en reste, les chauffeurs des autos américaines stationnées devant le Crillon réquisitionné pour leur Etat-major, ont inventé un moyen de faire une musique invraisemblable avec l'échappement de leur moteur, et ils ne s'en privent pas.
Comte Tony de Vibraye, "Carnet de route d'un cavalier", Paris, 1939, pp. 311-312.
17 novembre 2006
M. Billet - 70e B.C.P.
[...] Je suis évacué pour cause de grippe, de Saint-Germain (dans le Nord ?). J'apprends l'armistice dans un hôpital de campagne à Jonzac où j'étais consigné. Nous avons acheté une bouteille de vin avec un camarade, pour fêter l'événement. Nous en avons bu chacun une partie mais notre maladie nous a assommés et nous nous sommes recouchés aussitôt. J'ai passé là les quatre jours les plus terribles de ma vie entre les blessés et les mourants.
Quand j'étais remis nous allions voir les cercueils qui s'alignaient chaque jour dans la chapelle du château où nous logions...
Extrait du témoignage recueilli de 1991 à 1993 par Patrice L. Merci !
14 novembre 2006
Louis Barthas - 248e R.I.
Louis Barthas vécut cette journée du 11 novembre 1918 au dépôt du 248e R.I. (Guingamp).
Il était midi quand la nouvelle nous parvint à la caserne de Vitré. Il ne resta pas un seul soldat dans les chambres. Ce fut une dégringolade endiablée par les longs couloirs et la ruée vers le poste de police où l’on venait de placarder un télégramme annonçant en deux lignes laconiques la délivrance de millions d’hommes, la fin de leurs tortures, leur retour prochain à la vie civilisée.
Que de fois, on avait songé à ce jour béni que tant n’auront pas vu, que de fois on avait scruté, fouillé le mystérieux avenir, cette étoile de salut, ce phare toujours invisible dans la nuit noire.
Et voilà que ce jour à jamais immortel était arrivé !
Ce bonheur, cette joie nous écrasaient, ils ne pouvaient contenir dans notre cœur et nous restions là à nous regarder, muets et stupides.
Mais nous fûmes rappelés à la réalité par les cris de « Rassemblement ! » et les coups de sifflets des adjudants de jour pour aller à l’exercice comme de coutume.
Quoi, à l’exercice ! Un jour si solennel dont la date sera inoubliable dans les siècles futurs, c’était une brimade. En maugréant on prit le chemin du terrain de manœuvre, et le lendemain aussi.
Louis Barthas, "Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918", Editions La Découverte, 1992, pp. 549-550 (Contribution de Jérôme C. Merci !)
12 novembre 2006
Roland Dorgelès - ex-39e R.I.
Je l’ai encore dans l’oreille, le chant du Onze Novembre. Des hymnes ? La Madelon ?
Mais non, voyons, souvenez-vous :
Ah ! Il n’fallait pas, il n’fallait pas qu’y aillent...
Cela fusait des rues comme un rire triomphant, un grand rire de délivrance. La France soulagée l’a lancée jusqu’au ciel, cette boutade d’un passant reprise par un million de voix : « Il ne fallait pas qu’y aillent ! » ces meurtriers vaincus, et l’on promenait sur les boulevards leurs canons devenus des joujoux. Cependant, tandis que la foule exultait, je me rappelais les boulevards, quatre ans plus tôt, quand couraient vers les gares ces cohortes de jeunes gens qui ne reviendraient plus, et au lieu de chanter, noyé dans cette mer humaine, j’élevais ma pensée vers la funèbre armée qui emplissait la nuit.
Il fallait qu’ils y aillent, ceux-là, ils y étaient allés, et, dans leur troupe immense, je cherchais des visages, je réclamais tout bas mes morts… Pas seulement les parents, pas seulement les amis : les autres aussi, surtout les autres, ces figures effacées dont on n’a pas su le nom, le camarade de corvée qui a pris ton fardeau quand tes genoux pliaient, celui qui a déchiré ta capote lorsque, pris dans le barbelé, tu allais y rester, le petit volontaire qui a crié : « Présent ! » quand il fallait traverser le tir de barrage pour porter un ordre d’où dépendait notre sort.
Tu me comprends bien : le frère d’un instant, celui qu’on rencontrait par hasard et qu’on retrouvait, le lendemain, en travers du boyau, ou couché sur la piste, ses doigts durcis enfoncés dans l’argile et un dernier rictus lui découvrant les dents…
Ah ! Non, je n’ai pas chanté… J’aurais dû peut-être, mais les souvenirs me serraient la gorge. Il défilait trop de fantômes dans ce ciel sans étoiles.
Aujourd’hui encore, en écrivant ces mots désordonnés qui veulent jaillir ensemble, je crois entendre les clameurs de l’Armistice et je lève les yeux vers la nuit éternelle où passaient les suppliciés. C’est ce défilé-là qu’auraient dû regarder les survivants.
La main tremblante, sans réfléchir, j’ai décroché le téléphone :
– Mon général, combien de temps met à défiler un régiment ? J’ai reconnu, au bout du fil, la voix de notre ancien colonel, une voix de chef qui ne sait pas hésiter. Peut-être était-il surpris, mais il ne l’a pas montré.
– Une demi-heure, à l’effectif de guerre, m’a-t-il tout de suite appris.
Une demi-heure, avec ses clairons et ses mitrailleuses, ses voitures et ses brancardiers, toute la colonne qui mêle ses refrains dans la poussière et plie le dos sous le barda.
Une demi-heure.
Et quinze cent mille morts…
Ainsi, il faudrait onze journées entières, onze journées et onze nuits, sans pause, sans un instant d’arrêt, pour passer en revue ces cinq cents régiments. Une armée de morts plus longue que toute l’infanterie de France, si, au lendemain de la guerre, elle avait défilé…
C’est pourquoi, me retournant vers le passé, je revois non point un soldat joyeux criant dans la foule, mais un ancien combattant solitaire qui, revenu au front en pèlerinage, regarde un prêtre botté glaner des ossements. Car la Victoire elle-même est une fête des Morts.
Roland Dorgelès, in "Almanach du Combattant", Durassié et Cie, 1968, p. 47 (Contribution de Jean-Claude P. Merci !)
06 novembre 2006
Pierre Arnoult - 252e R.A.C.
Le 4 novembre 1918, Pierre Arnoult quitte le front pour partir en permission...
Le 11 novembre, je suis chez moi, dans la maison de mes parents, vide et endeuillée. Depuis mon arrivée, je sais que le grand événement est proche, et que l'armistice n'est plus qu'une question de jours, peut-être d'heures. Tout mon être se tend vers cette décision suprême. Ah ! serait-il possible de sortir enfin du cauchemar ? Mais oui, c'est sûr dès maintenant, et cependant, c'est incroyable !
Depuis quatre ans passés, je vis au jour le jour, et mon horizon n'est bordé, de toutes parts, que par la mort. Comment perdre l'habitude d'une telle existence ? Elle est tellement mienne aujourd'hui, que mon imagination, qui travaille cependant prodigieusement, ne peut arriver à en concevoir aucune autre.
Je suis marqué, comme tous mes camarades du front, d'une empreinte ineffaçable. La guerre, la hideuse guerre, nous y sommes entrés en tremblant, nous en avons subi toutes les terreurs, découvert toutes les atrocités, compris toutes les inutilités. Mais nous l'avons dominée, la guerre, malgré nos faiblesses, nos hésitations, nos scrupules et nos écoeurements. Nous avons été plus forts qu'elle ; et si elle s'est imposée à nous, nous l'avons acceptée et nous l'avons comprise. Ah ! comme il nous a coûté de la servir ainsi, la guerre ! Comme il a fallu que notre coeur se ferme, que notre bouche se taise et que notre volonté se raîdisse ! Tout cela, les hommes que nous sommes l'ont fait. C'était notre lot ici-bas. Ceux qui sont tombés ne pensaient guère, sans doute, qu'ils pouvaient en réchapper. Comment, aujourd'hui, nous qui sommes encore vivants, pouvons-nous concevoir que la guerre va finir ?
Soudain, un coup de cloche me fait brutalement tressaillir. Il déclenche une volée, qui s'égrène hâtivement, joyeusement, sur tous les toits de ma petite ville. Je l'écoute, de tous mes sens. Alors, c'est vrai, c'est vrai ? C'est l'armistice ? Les pensées, les espoirs, me bourdonnent plein la tête. Et puis, lorsque s'éteint le divin carillon, je reviens à moi, et me vois brusquement, face à face avec ma solitude. Le coup est trop dur. Je murmure : « Ma guerre ! Ma guerre ! » et je laisse éclater le sanglot qui m'oppresse.
Pierre Arnoult, "Guerre d'artilleur. Liaisons de 75", Les Livres des Deux Guerres, 1939, pp. 164-165
03 novembre 2006
Lucien Laby - Médecin aux armées
Anciennement médecin au 6e bataillon du 294e R.I. En poste, en novembre 1918, comme sous-aide-major à l’Hôpital de Belfort.
Dimanche 10 novembre - Je suis de garde à l’hôpital. A 21 h. 30, j’entends crier dans les couloirs que « l’armistice est signé ! ». Nous courons, Richard et moi, comme des fous, au téléphone. La nouvelle vient d’arriver, officieuse encore, de la direction du SS. - « L’Armistice est signé avec des conditions écrasantes pour les Boches. C’est la « Victoire ! ». Enfin !! Nous bondissons, avec Richard, jusqu’à la popote et nous hurlons, de la rue, tant nous sommes essoufflés : « Ohé ! La popote !! L’armistice, elle est signée !!! (sic) » . Ils ouvrent leurs fenêtres (la popote est au premier étage) et pour toute réponse nous vident les carafes sur la tête en disant que c’est une mauvaise plaisanterie. Nous sortons en bande et poussons des hurlements dans les rues. Toutes les fenêtres s’ouvrent ! Bombe toute la nuit. On réveille le père Robillard, médecin de l’endroit. On veut sonner les cloches, mais l’église est bien fermée et le curé fait la sourde oreille. On va à l’épicerie faire une nouba épouvantable. On réveille « Vallerot-Rady » (surnom de Vallery-Radot) à seaux d’eau. On frête une auto avec Ferrier, Meugé, Lorneau, etc. et on va à Morvillars réveiller Gouverneur et Auvigne. Je me couche à 5 heures du matin, complètement noir. Mais avant, nous allons, bras dessus bras dessous, hurler une aubade dans la chambre de Fer-(di)-nand Dubourdieu et sous les fenêtres de Richard.
Lundi 11 novembre - A 7 heures du matin, les cloches d’Héricourt sonnent à la volée. Fête toute la journée. L’après-midi, on fait du bateau. Le soir, illumination. Gueuleton. Hallopeau commence ses « conférences d’anatomie. »
Lucien Laby, "Carnets de l’aspirant Laby. Médecin dans les tranchées", Editions Bayard, 2001, pp. 309-310 (contribution de Jean-Yves R. et Jérôme C. Merci !)